BLACK-OUT

Le septième art se nourrit souvent de la bande dessinée car maints albums trouvent leur adaptation sur grand écran. Mais on a tendance à oublier que la réciproque existe également. Il n’est que de songer aux collections lancées par Glénat : « 9 1/2 » ou Dupuis « Les Etoiles de l’histoire » consacrées aux biopics de réalisateurs et acteurs célèbres mais aussi à deux parutions récentes marquantes : Hollywood menteur de Luz chez Futuropolis et Freaks parade de Fabrice Colin et Joëlle Jolivet chez Denoël Graphic qui relatent deux tournages mythiques , celui des «  Misfits » de John Huston et du « Freaks » de Tod Browning.

Avec Black-out, paru aux éditions Futuropolis également, Loo Hui Phang et Hughes Micol combinent les deux exercices : ils réalisent une biographie fictive d’un acteur des années quarante et retracent ainsi l’histoire de l’âge d’or du cinéma hollywoodien à travers l’évocation de tournages mythiques. Dans ce magnifique roman graphique fort de plus de 200 pages, ils montrent les grandeurs et les misères de cette industrie dont ils dénoncent également les faux semblants.

Il était une fois Hollywood

Tout commence comme un conte de fées : Cary Grant repère un jeune garçon dans un club de boxe d’un quartier déshérité de Los Angeles. Subjugué par sa gueule d’ange et son aplomb, il lui fait passer un bout d’essai à Hollywood. Ce pauvre orphelin, Maximus Ohanzee Wildhorse, est d’origine comanche, afro-américaine, mexicaine et chinoise. Son visage, « comme un diamant à mille facettes » peut tout incarner d’après Frank Capra qui l’engage aussitôt. Le garçon entame alors une carrière fulgurante comme le second rôle ethnique de service : il joue ainsi un Tibétain dans « Horizons perdus », un Turc dans « Le faucon maltais », un Égyptien dans « La terre des pharaons » , un Indien dans « La flèche brisée », un latino dans « Vertigo » ou encore un domestique noir dans « Autant en emporte le vent ». Il incarne les premiers rôles dans les « race movies » d’Oscar Micheauxmais cela ne lui suffit pas : il veut être un jeune premier tout court dans les grandes productions blanches et sortir toutes les minorités dont il est la quintessence de leur anonymat à l’écran. Il caresse un moment son rêve du doigt puisque Louis B Mayer le prend sous son aile et lui promet qu’il sera Othello.

Tel une bonne fée, le magnat veille à sa transformation et l’on assiste donc à la métamorphose de Maximus dans l’usine à rêves d’Hollywood. Il est rebaptisé Maximus Wyld avec un « y »  pour gommer le côté agressif, prend des cours de chant, de danse, de diction et de technique dramatique, doit suivre un régime, un entraînement sportif et subir un relooking intégral. On réécrit sa biographie car « chaque acteur sous contrat devenait une fiction inscrite dans l’American dream ».

Hollywood menteur

C’est d’ailleurs une des excellentes raisons qui justifient l’invention du personnage de Maximus : en quelque sorte, Loo Hui Phang et Hugues Micol ne font que reproduire les pratiques des studios qui créaient de toutes pièces des personnages (publics) à partir des personnes. Cet acteur fictif est la représentation de la fabrique de mensonges qu’est Hollywood. La fiction devenant ainsi vérité. On notera donc que gravitent autour de Maximus de vraies personnalités de l’âge d’or hollywoodien dont les destins entrent en résonnance avec le sien : Julia Turner repérée dans un drugstore rebaptisée Lana et relookée ; Margarita Cansino dont on a totalement changé l’implantation capillaire au prix de terribles souffrances et arraché les molaires pour lui creuser les joues avant de raccourcir son prénom et de lui trouver un patronyme plus glamour (Rita Hayworth) ou encore Ava Gardner qui dut batailler ferme pour perdre son accent campagnard et Vivien Leigh dont on gomma les aspérités et l’immoralité en lui interdisant de fréquenter son amant Lawrence Olivier pendant le tournage d’ «Autant en emporte le vent »…

Mais Black-out permet surtout de montrer comment Hollywood réécrit l’histoire. Dans ses films, les maîtres entretiennent tous des liens affectueux avec leurs esclaves et les conditions de travail pénibles dans les plantations ainsi que les exactions du Klan disparaissent sur pellicule pour laisser la place à une vision ô combien paternaliste. On comprend aussi comment les westerns ont évolué puisqu’au temps du muet les indiens étaient montrés comme des sages et après la crise de 1929 la grande crise en a fait des barbares de fiction … Comme le dit O Selznick dans l’album : «  Nous avons besoin de mythes fondateurs. Le cinéma est là pour ça ! » Hugues Micol s’était déjà penché sur les mythologies américaines dans Scalp ou dans son exposition de peintures Americana. Ici, les deux auteurs dénoncent la propagande effectuée par le 9e art américain et nous présentent le hors-champ de la belle image dispensée par Hollywood en son âge d’or. Le prologue, comme dans les tragédies antiques, en énonçant la destinée de Maximus souligne d’emblée que son avenir ne sera pas celui qu’il escomptait et le reste de l’album va déployer à la fois la vie du héros et les mécanismes d’Hollywood (et de l’Amérique) qui vont l’amener à sa perte en transformant le rêve en cauchemar.

L’envers des rêves

De nombreuses planches de ce roman graphique présentent un geste de dévoilement : Maximus dans une pleine page révèle ainsi en soulevant une draperie ce qui se trouve derrière le Shanghaï en toc de « Shanghaï Gesture » et dans la planche suivante, avec le même rideau créant une équivalence, il montre comment le mariage de Ava Gardner et Mickey Rooney est aussi une mascarade orchestrée par les studios. L’album souligne aussi le processus d’invisibilisation et d’uniformisation à l’œuvre : Les homosexuels n’ont pas le droit de cité et les acteurs ( dont Cary Grant) doivent cacher leur orientation sexuelle pour ne pas être mis au ban, les femmes sont totalement réifiées et les minorités reléguées au rôle de figurants. Le héros, héraut de ces opprimés, s’élève contre cela et va mener un combat pour briser l’hégémonie masculine blanche et hétérosexuelle régnant sur le grand écran.

Initialement, l’album devait s’appeler « Palm Springs » du nom de la ville huppée de Californie où les stars des années 40-60 se faisaient bâtir de somptueuses résidences. Les auteurs ont finalement choisi « Black-out », titre polysémique évoquant pêle-mêle l’ostracisme (les noirs dehors ou les noirs hors-jeu), le fait de couvrir quelque chose et l’évanouissement ou la perte de mémoire. La lutte principale du personnage est d’occuper l’espace, d’occuper l’écran sous toutes les formes et de créer une stratégie de visibilité. Cette lutte pour la représentation des minorités au cinéma entre bien évidemment en écho avec des problématiques toujours actuelles : on pensera au discours des césars de Aïssa Maïga et à tous les événements récents ayant eu lieu aux Etats-Unis et dépassant bien largement le cadre du cinéma. La préface de Raoul Peck , l’auteur célébré de « I Am Not Your Negro » film documentaire retraçant la lutte des Noirs américains pour les droits civiques, prend alors tout son sens : l’album se mue ainsi en essai sur la représentation des minorités au cinéma et en un violent réquisitoire contre le déni de l’Amérique blanche.

Par son acuité et sa documentation rigoureuse, il s’oppose ainsi par exemple à la série « Hollywood » de Ryan Murphy qui mêle, comme lui, faits réels et inventés, personnages ayant réellement existé et purs personnages de fiction mais pèche par son révisionnisme et son édulcoration de la ségrégation. La série Netflix envoie le message qu’avec un peu de courage on triomphe des obstacles permettant, dans une uchronie sirupeuse, à Ana May Wong d’obtenir une statuette et à Rock Hudson d’effectuer son coming-out dès 1946 en s’affichant au bras d’un scénariste noir en pleine cérémonie des Oscars ! Dans Black-Out  Ava Gardner obtient le rôle de métis qui aurait dû revenir à la chanteuse afro-américaine Lena Horne ; les films qui ne respectent pas le code Hayes et montrent des relations interraciales sont brûlés ; les amours de Maximus et de Rita Hayworth sont clandestines et broyées par le système comme la carrière de Paul Robeson. A contrario de l’optimisme de mauvais aloi de la série, le roman graphique martèle la violence qui s’exerça en continuum sur les minorités aux États-Unis à Hollywood comme ailleurs…

Il faut enfin parler du dessin de Micol qui présente en noir et blanc, de véritables eaux-fortes, où règnent le macabre, l’humour noir et l’onirisme. Elles sont d’une époustouflante beauté et bénéficient d’une belle mise en valeur grâce au grand format adopté par l’éditeur pour leur rendre justice. On saluera le fantastique travail réalisé en chara design pour représenter les icônes de l’époque et surtout la magnifique mise en page. Les planches montrent une constante invention dans le découpage et développent un équivalent visuel à la métaphore du vertige et de la chute qui parcourt l’album. On évoquera ainsi les pleines pages hallucinées dans lesquelles Maximus tombe dans le chignon de Kim Novak dans une reprise inspirée du tourbillon de l’affiche de « Vertigo », les rencontres récurrentes (et anachroniques) en de splendides doubles pages entre le héros et Peg Entwistle la starlette qui, pour avoir trop souvent été coupée au montage, se jeta du « H » du Mont Lee. On citera aussi l’évocation de la célèbre séquence surréaliste du rêve mise en scène par Dali dans le « Spellbound «  d’Hitchcock ou le héros incarne l’homme masqué ainsi que les pages oniriques dans lesquelles Maximus voit son ancêtre comanche comme une Nemesis ou les intrigantes pages syncrétiques d’ouverture. On y plonge littéralement dans la psyché et les cauchemars du héros qui transcendent et transforment le rêve hollywoodien en lui rendant sa part d’ombre (ce que signifie d’ailleurs le patronyme indien du héros).

Ce roman graphique est donc une somme. On ne sait si l’on est devant une évocation historique des années 1940-60, un ouvrage de vulgarisation présentant de petits topos sur le cinéma (le code Hayes, les race movies, les minstrel shows…), une satire du rêve américain et de sa réécriture des origines , un roman de formation, une contre-histoire du 7e art, un essai sur la place des minorités dans le cinéma, un brûlot politique, un ouvrage onirique. « Black-out » est tout cela et un peu plus … Réalité et fiction se mélangent dévoilant mensonges et vérités dans une narration vertigineuse et de toute beauté au dessin habité. Un ouvrage érudit, exigeant et parfois déroutant à la langue ciselée et aux multiples niveaux de lecture qui fait indubitablement partie des albums immanquables de la rentrée.

Chronique de BD Otaku.

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