J’irai cracher sur vos tombes

On n’y échappe pas  : c’est le titre d’un roman policier commencé par Boris Vian au tout début des années 1950 pour lequel l’auteur avait annoncé « si je le loupe je me suicide au rateloucoume et à la banane frite » avant de l’abandonner au bout d’un synopsis complet et de quatre chapitres rédigés. Pour le centenaire de sa naissance, le 10 mars 2020, six oulipiens ont repris le flambeau et l’ont achevé. Et, « on n’y échappe [vraiment] pas » à la commémoration y compris dans le 9eme art : édition illustrée de  L’écume des jours  chez Futuropolis, réédition d’adaptations précédemment parues chez Delcourt (L’écume des jours  et L’arrache cœur) ou d’une biographie dessinée (Piscine Molitor ) chez Dupuis et même création d’une collection dédiée au Vian des marges, celui des romans noirs, Vernon Sullivan, aux éditions Glénat !

 J’irai cracher sur vos tombes a ouvert le ban de la collection Sullivan – en mars comme il se doit – avec son pendant Les morts ont tous la même peau. C’est JD Morvan, grand amateur de Vian (et scénariste des deux adaptations parues chez Delcourt) qui s’y est attelé en compagnie de trois dessinateurs, le philippin Rey Macutay, l’argentin Rafael Ortiz, le français Scietronc et d’un coloriste japonais Hiroyuki Oshima. Cette équipe internationale, « The Tribe » comme ils se surnomment, a-t-elle réussi à relever la gageure d’adapter un roman censuré devenu mythique et donc quasi intouchable ?

Un roman mythique

Début 1946, Boris Vian fait la connaissance d’un jeune éditeur, Jean d’Halluin. Il cherche à publier des ouvrages à succès pour sauver les éditions du Scorpion car les affaires vont mal. Vian venait de rater le prix de la Pléiade pour L’écume des jours  qui aurait pu lui assurer des rentrées d’argent confortables. Or, il était à court, comme toujours, et il vit là l’occasion de gagner du cash facile ainsi qu’une sorte de défi littéraire : « tu veux un best-seller ? Donne-moi dix jours et je t’en fabrique un » déclare-t-il à son ami. Le style est volontairement cru, voire pornographique et Jean d’Halluin le présente dans des encarts publicitaires comme « le roman que l’Amérique n’a pas osé publier ». Pour que le canular soit complet, Vian décide de faire croire que J’irai cracher sur vos tombes est l’œuvre d’un romancier noir américain du nom de Vernon Sullivan. Lui n’en est officiellement que le traducteur et pousse même le souci du détail jusqu’à écrire une version en anglais de son œuvre ! Le roman est poursuivi en justice car on l’accuse d’inciter les adolescents à la débauche. Vian va même être accusé d’être un « assassin par procuration » quand on retrouve en 1947 un exemplaire du roman à côté du cadavre d’une femme tuée par son amant ! Si ce parfum de scandale fait exploser les ventes, l’auteur sort cependant épuisé des différents procès qui lui sont intentés, souffre d’être désormais considéré comme un écrivain peu sérieux, et déteste l’adaptation cinématographique édulcorée qui est faite de son roman. Il demande d’ailleurs expressément qu’on retire son nom du générique et meurt, au début de la projection privée, le 23 juin 1959, en s’écriant « Ah non ! » quand il s’y découvre, malgré tout, crédité… Comme le rappelle l’avant-propos à l’album de Nicole Bertholt, directrice du patrimoine Boris Vian, et le dossier historique en fin d’album, le roman entre ainsi dans la légende et demeurera censuré jusqu’en 1973.

Du pastiche à la satire

J’irai cracher sur vos tombes est donc né d’une fascination pour la mythologie américaine véhiculée par les films et les romans noirs « hard boiled » façon Peter Cheney ou James Hardley Chase qui paraissaient dans la toute nouvelle collection de la Série noire. C’est bien ce que rappelle la couverture de l’album qui reprend les codes couleurs de cette fameuse collection (noir et jaune) et un graphisme très viril : le héros au volant de sa Nash, regard déterminé, sourcils froncés et clope au bec, avec en premier plan le revolver sur le siège passager presque pointé sur le lecteur et un cadrage en contre-plongée qui « grandit » à la fois l’arme et Lee.

Le dessin très années 1960 de l’album et tous les décors reprennent ceux des films qui ont nourri notre imaginaire. Nul besoin pour JD Morvan et ses dessinateurs de reprendre les anglicismes et les tournures calquées sur l’anglais qui émaillent l’œuvre source. Mais présentation de scènes de drugstore, d’ice-cream parlor, d’american diner, de belles américaines (voitures et filles en sweat moulant) et de jeunes dansant un rock endiablé dans des vignettes horizontales presque en format « cinémascope » qui créent tout autant une Amérique fantasmée pour le lectorat actuel.

Si le roman reprend tous les codes du roman noir « mâle » de façon hyperbolique et a un côté pastiche, le pseudonyme choisi rappelle également en quoi il s’attaque à quelque chose d’encore plus tabou à l’époque que les scènes de sexe et de violence qui y abondent : le problème noir. En faisant de son double littéraire un écrivain noir qui a « passé la ligne » (qui se fait passer pour un blanc), Vian donne une valeur de témoignage à son œuvre et entend dénoncer le racisme et les pratiques de ségrégation raciale. Au moment de « Black lives matter », le sujet garde également un côté actuel et brûlant.

L’histoire se déroule à Buckton, dans le sud des Etats-Unis, en pleine ségrégation raciale. Dans cette petite ville débarque un jour Lee Anderson, une lettre de recommandation et un dollar en poche. Ayant tout laissé derrière lui, il devient gérant d’une petite librairie et s’apprête à changer de vie. Ce n’est pas un métier compliqué car en tant que franchisé il n’a aucune liberté éditoriale (petite pique de l’auteur face à un monde de plus en plus friand de marketing). Il s’ennuie un peu et décide , au bout de quinze jours, d’aller voir dans le bar d’en face. Là, il fait la connaissance de quelques adolescentes et de leurs amis. Finalement, ils passent le plus clair de leur temps ensemble, près de la rivière. Il a beaucoup de succès auprès de la gente féminine car il est blond, taillé en athlète et joue de la guitare en s’accompagnant de sa voix de basse. Mais derrière cette belle apparence se cache un secret : Lee est de sang noir et, il est avide de vengeance à l’égard des blancs car il souhaite les punir de ce qu’ils ont fait au « gosse » dont la mort revient sans cesse le hanter…

Les dessinateurs ont fort bien rendu l’aspect extérieur du héros. Même s’ils sont trois à réaliser les dessins, on sent une belle harmonie dans leur travail. Ils ont donné à Lee une opulente chevelure blonde bouclée, ont bien insisté sur la blancheur de sa peau grâce aux couleurs pastel utilisées, et l’ont surtout doté d’une stature de colosse michelangelesque accentuée par l’aspect malingre conféré aux autres garçons du groupe (et tout particulièrement à Dexter).

Lorsqu’il rencontre les filles Asquith : deux sœurs d’environ 20 ans pour l’ainée et 15 pour la cadette, Lee sait qu’il a trouvé ce qu’il cherchait : ce sont les héritières d’une riche famille qui a construit sa fortune sur le dos de noirs, notamment grâce à des plantations en Haïti, et par tradition familiale, ce sont de véritables racistes. Grâce à son « camouflage », Lee peut être invité chez elles. Il séduit les deux sœurs mais ce n’est pas seulement la vengeance qui dirige ses actions. Il semble également être porté par du ressentiment pour toutes les opportunités manquées non par lui mais par son frère Tom – qu’il décrit comme meilleur que lui – à cause de la couleur de sa peau et malgré ses nombreux talents.

Morvan garde le discours pessimiste et loin de tout manichéisme de Vian. Même s’ils dénoncent une justice (déjà) à deux vitesses : on ne sait pas si les meurtriers du gosse ont été jugés alors qu’on sait d’emblée ce qui attend Lee s’il accomplit son plan, tous deux soulignent que tous les personnages sont finalement guidés par la haine raciale de l’autre. Le scénariste développe d’ailleurs le personnage de Dexter qui est vraiment montré à l’affût, cherchant à démasquer Lee et à le pousser à la faute simplement parce qu’il n’est pas de la même race. Le jeu des regards mis en place dans l’album apporte une tension supplémentaire. Le brûlot provocateur devient un thriller érotique. Les scènes nocturnes en tons bleutés ou rouge sang sont particulièrement réussies et montrent, par contraste, l’envers du décor diurne aux tons pastel aseptisés car la violence, sous toutes ses formes, y règne. Cette perspective donne une nouvelle valeur aux scènes de sexe quasi insoutenables que sont celles du viol et de la maison close noire. Ce sont des scènes de lutte au même titre que les violences subies par Tom. Dans le roman, la scène du boxon noir est une scène gratuite de pédophilie qui se veut choquante, ici, les prostituées sont devenues adultes car ce n’est plus l’enjeu de l’épisode qui se mue en une scène de suspense et de manipulation psychologique de mise à l’épreuve de Lee par Dexter.

Une étude de serial killer

Ce crescendo dramatique se retrouve aussi dans la découverte de la personnalité de Lee. De nombreux textes de l’album sont issus directement du roman narré à la première personne et forment la voix off du héros. En bande dessinée, le monologue intérieur est d’habitude utilisé avec parcimonie mais avec ce choix narratif, on a l’impression d’être dans la tête du héros. Ce faisant, JD Morvan met en lumière l’un des aspects un peu éludés du roman : à travers l’attitude obsessionnelle de Lee, Vian dresse le portrait subtil d’un serial killer. Le scénariste, par ailleurs auteur d’une série sur le thème des tueurs en série avec Stéphane Bourgoin pour Glénat, se plonge ainsi dans la psyché du personnage et montre par touches succinctes comment le projet de vengeance du héros déraille petit à petit au profit de motivations plus troubles et comment il éprouve une véritable jouissance dans la préméditation et l’accomplissement des meurtres de victimes qui n’ont rien à voir avec l’affaire initiale. Il acquiert petit à petit un rôle de prédateur, de manipulateur sexuel et de sadique.

On a ainsi le décryptage du cheminement d’un psychopathe vers son passage à l’acte et la description du processus mental très complexe qui l’amène au meurtre. Sur la fin, l’album se précipite, comme si Lee ne pouvait plus attendre d’accomplir son forfait. Le dessin devient plus nerveux, le découpage plus haché de façon mimétique. Le texte envahit la page et matérialise l’obsession du héros. Son geste a peut-être été provoqué par la société dans laquelle il est né mais il n’en demeure pas moins qu’il le commet volontairement. Au fond, Lee Anderson est un salaud qui profite également de ses prétendus malheurs pour faire ce qu’il lui plait. L’album, percutant et dérangeant, apparaît ainsi tout aussi désespéré que le roman.

Ce roman graphique très « sangsuel » comme l’aurait certainement écrit Vian rend donc bien justice à l’œuvre initiale contrairement à l’adaptation cinématographique lénifiante. Mais, attention, de ce fait, il n’est pas du tout à mettre entre toutes les mains car il n’y a pas de filtre poétique et tout est crûment frontal !

On peut avancer, cependant, que jamais l’auteur n’aura été aussi présent ni aussi vivant, grâce au 9e art qui permet sa redécouverte par un nouveau public. Juste retour des choses que ce médium rende hommage à Boris Vian car il aima les arts mineurs (le polar, le jazz, la science-fiction) et fut aussi précurseur puisqu’il appréciait la bande dessinée qui n’était nullement considérée à son époque. Sa veuve accepta d’ailleurs, pour cette raison, moins de dix ans après sa mort, une adaptation dessinée du thriller pop Et on tuera tous les affreux  chez Losfeld par Alain Tercinet. Une nouvelle mouture de ce titre est prévue à la rentrée dans la collection Vernon Sullivan aux éditions Glénat avec toujours JD Morvan aux commandes. Elle paraîtra simultanément à l’adaptation de  Elles ne se rendent pas compte. Deux œuvres qui forment un diptyque dans l’auto parodie et présentent un ton différent de celles sorties en mars en étant proche du burlesque parfois : un nouveau défi à relever pour les auteurs qu’on ne manquera pas de découvrir avec intérêt !

Chronique de BD Otaku

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