L’insensé

L’insensé de Manu Larcenet paru aux éditions Dargaud, n’a vraiment rien d’insensé. Chaque fois que l’auteur à une actualité, je me retrouve en totale effervescence. Ma première rencontre avec l’artiste fut avec son héros Bill Barroud à la fin des années 90. Grande adepte d’humour trash et potache, je ne manquais aucune sortie du magazine Fluide Glacial. Aujourd’hui, j’affectionne toujours les publications du mensuel et les créations du bédéiste. Nous sommes nés la même année. Dix-huit jours nous séparent, ainsi qu’une frontière. Je ne dessine pas, mais je voue une passion irrationnelle à l’art, quel qu’il soit. Avec la bande dessinée, j’ai la possibilité d’entrevoir de nombreuses compositions et des procédés différents. Elles peuvent être colorées ou dépourvues de teintes. Riches en détails ou minimalistes. Certains créateurs sont attachés à un style tout au long de leur carrière, pour Manu Larcenet c’est bien différent. Son trait varie et peut être caricatural, pictural ou, comme pour les adaptations en BD du Rapport de Brodeck et La route, se rapprocher de la gravure. Il surprend, se réinvente et parfois mélange les styles. Je suis toujours impressionnée par sa performance graphique. J’avoue que je me suis demandé plusieurs fois, après la parution de La route, s’il pourrait faire encore mieux. Ma foi, la réponse est oui, même OUI ! L’insensé est aussi pigmenté que touchant, alors que l’autre est aussi obscure que lugubre. Mais toutes les deux sont émotionnellement comparables.

Francis n’a plus qu’une seule ambition : vivre sa vie en toute quiétude. Il habite dans une vieille baraque et passe ses journées penché sur sa table à dessin. Ça fait longtemps qu’il n’a plus de contact avec les siens et son unique entourage est son ami Yannick. Il est là dans le besoin, l’accompagne dans le quotidien. Le misanthrope va être déstabilisé lorsqu’un jour de forte chaleur il fait un malaise. L’hôpital, il n’aime pas et les nouvelles ne sont pas bonnes. Yannick essaie de prendre la température auprès de son camarade, mais il ne semble pas disposé à en discuter. Avec toute sa bienveillance, il entreprend de lui faire entendre qu’il serait temps de recontacter ses enfants. Pas facile de persuader le bougre. Finalement, Francis se décide à leur confesser par écrit ces années d’éloignement et de discorde.

C’est avec une infime sensibilité que Manu Larcenet nous conte ce chapitre délicat d’un homme qui s’est volontairement éloigné de ses contemporains. Dans ce récit, il y a certes la partie scénaristique, où les mots défilent comme de douces complaintes, mais il y a aussi, et j’ai envie de dire surtout, le dessin. Chacune des planches est une œuvre d’art qui mériterait de se retrouver sous cadre. Il aura su arranger dans ces multiples cases toute la panoplie de son don artistique.

Si vous ne l’avez pas encore compris, L’insensé est certainement l’une de mes œuvres préférées de cette année et j’espère tout au fond de mon cœur qu’un matin une personne vienne m’annoncer : « Nathalie, Manu Larcenet sort une nouvelle bande dessinée »…

Chronique de Nathalie Bétrix


© Dargaud, 2026.

Votre commentaire