Il n’y a pas de mal à se faire du mal ! Enfin, du bien ! J’ai dit, du mal ? Il faut dire que lire ou relire Cigish ou Le Maître du Je, de la talentueuse Florence Dupré la Tour, c’est basculer un peu du côté obscur… Et ainsi, nous l’accompagnons, lorsqu’elle choisit de jouer son personnage de jeu de rôle fétiche dans la vraie vie. Et qui est Cigish ? Un nain du Mordor niveau 19, nécromancien prophète, pervers, lâche, corrompu… Bref, un personnage de jeu de rôle du genre « chaotique mauvais » ! Autant dire que l’idée produit un scénario génial, très original, profondément subversif, et drôle. Elle conduit l’autrice à délaisser la bande dessinée pour le blog, et produire un dessin en noir et blanc vif, expressif et abouti. Ses planches sont aujourd’hui republiées par l’éditeur Label 619 – qui nous réserve toujours des titres étonnants. A chaque fin de chapitre, il publie de nombreux commentaires laissés par les lecteurs du blog, qu’il faut prendre le temps de lire. Soit dit en passant, l’ouvrage fait au total 303 pages, et 3 + 3 faisant 6, et trois fois 6 étant le nombre diabolique, ce n’est sans doute pas un hasard ! Toutes ces réactions écrites nous ouvrent un vaste abîme, celui de ce que devient l’âme humaine sur Internet – hier dans les blogs, aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Les dialogues varient des plus narrativement délicieux aux plus effrayants. Et une question surgit : qui, du protagoniste ou de ses fidèles lecteurs, est le plus fou et le plus méchant ?
Tout démarre par une réunion de famille. Florence est envahie de dégoût, sur la messe à venir mais aussi sur son existence de dessinatrice et mère de famille qu’elle juge ordinaire… Nostalgique de ses cessions de jeux de rôle, elle décide de laisser la place à son personnage fétiche, Cigish Hexorotte. Place à la dureté, au vol, au mensonge, quitte à mettre ses enfants dans l’action. Elle publie son nouveau quotidien sur un blog, afin de faire réagir, et ne s’arrête pas là. Elle malmène son public en prenant part aux discussions liées à ses publications numériques sous le pseudonyme « chien méchant », éclaboussant ses lecteurs, et même ses proches. C’est drôle, nouveau, et elle se sent enfin maître d’elle-même. Profanant une hostie, et s’autodénonçant, elle s’attire les foudres des catholiques durs qui voient là l’œuvre du diable… Elle écrit également des chroniques BD assassines, et joue les chasseuses de dédicaces – Ne sont-ils pas des personnages parfois intrinsèquement mauvais ? Mais quand elle découvre que ses étudiants lui envoient des messages sur son propre téléphone, elle décide de partir en chasse. L’improvisation s’avère parfois libératrice, parfois ardue – certains lui reprochent de ne pas jouer son personnage à fond ! Mais si d’autres s’étaient également mis à jouer ?
Les traits des personnages sont simples et expressifs, l’ensemble graphique très efficace. Le visage de notre protagoniste se fait exagérément sadique, dans le jeu du personnage, des rides du front aux yeux injectés de sang. L’introduction d’une part de fiction dans un univers matériel apporte son exquis lot d’ombres hachurées, de monstres, de visions de l’enfer, de dessins angoissés et superposés. Le Monde de Cthulhu », inventé par l’écrivain Lovecraft en 1928, transpire ici, entre araignées, blessures sanglantes, soleil noir… Florence lutte aussi intérieurement avec ses vieux démons, ceux qui manipulent dés l’enfance, infantilisent une fois adulte. Le découpage est sans cadre, libéré comme le personnage, qui s’oppose aux normes, façon punk. Le lecteur est happé, sous l’emprise d’un story-board bien ficelé, entre vignettes de dialogues au ton souvent affirmé, dans l’expression de la puissance comme dans la colère, et créations en pleine page tourmentées.
Cette bande-dessinée réussie s’avère très divertissante, à condition de manier le second degré. La présente édition, enrichie des commentaires du blog, présente un intérêt sociologique certain, pour appréhender la diversité des interactions humaines, et le niveau de violence qui peut surgir derrière l’anonymat. « On ne joue pas ce que l’on est, mais ce que l’on s’interdit d’être. » Alors, les rageux, rangez vos écrans et sortez vos dés de 20 !
Chronique de Mélanie Huguet-Friedel.
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