Dessinée par Horne et mise en couleurs par Jérôme Maffre, il y a cette jeune femme en couverture, dans sa jolie robe « sixties » à carreaux rouges, cintrée, à la boucle de ceinture aussi ovale que le ballon qu’elle tient devant elle… et puis il y a le vent dans sa chevelure noire de jais ; une mèche, flottant sur sa joue, souligne son regard brillant, attire l’œil vers son sourire énigmatique… Le lien entre une jolie demoiselle et un ballon de rugby n’est pas forcément limpide, je vous l’accorde bien volontiers !… Et pourtant !!! Elle, c’est Yveline… Yveline Talayrac, 19 ans… et le récit qui s’ouvre derrière cette couverture n’est pas seulement une bande dessinée, c’est un fragment d’Histoire, vécu au travers du prisme des petites histoires dont nous sommes tous issus…
Cet album au format généreux s’intitule sobrement Yveline ; il est le premier tome d’une trilogie, Les vents ovales, dont le second tome, Monique, paraîtra à l’automne et le dernier tome, Mai , est prévu pour le printemps prochain. Cet ensemble est édité par Dupuis dans sa collection Aire Libre. À l’issue de ce premier opus de 128 planches, denses et savamment colorées par Delf, se trouvent quelques informations complémentaires. Elles sont rédigées par Sylvain Venayre, professeur d’Histoire contemporaine, et traitent du contexte des événements relatés. Petit plus très plaisant pour les curieux de la chose historique dont je fais partie !
Largement imprégné de leurs vécus respectifs, Aude Mermilliod et Jean-Louis Tripp au scénario, nous offrent un instantané sensible et positif de leur berceau, le Sud-Ouest, terre de rugby, à la fin des Trentes Glorieuses. L’histoire s’ouvre sur le stade de Larroque-sur-Garonne, village voisin et presque jumeau de Castelnau. Il est occupé par une multitude de personnes, en musique, dans un joyeux bazar de toiles de tente, de grillades et de discussions sourires aux lèvres ; une banderole annonce la couleur « étudiants, travailleurs, paysans, rugbymen, même combat ». Nous sommes en mai 68 et Yveline s’apprête à nous conter ce qui l’a menée là ! Retour donc à l’été 67…
Chaque chapitre correspond à un mois de cet « été » là, de mai à septembre, et débute par une planche de six vignettes, en déclinaison de gris, tranchant avec le reste de l’album et renvoyant à quelques événements marquants de l’Histoire mondiale ou nationale. Lien saisissant entre le quotidien du monde d’Yveline, entre tartines à la peau de lait et bouclier de Brennus, et la Grande Histoire en train de s’écrire… Cheminement de l’un vers l’autre…
Revenons à notre immersion en Ovalie sous le soleil prospère de la fin des années 60. Si Les vents ovales reste une fiction, les lieux comme les personnages (jusqu’au choix de leurs prénoms, puisés dans la généalogie des auteurs), sont très largement inspirés des histoires familiales du duo Tripp-Mermilliod ; teintée d’autobiographie, la substance des personnages dépeints, leurs caractères, leurs opinions politiques, leurs loisirs, leurs places au sein de leurs familles ou encore leurs parcours ancre le récit dans la réalité d’une époque, fait écho aux souvenirs d’enfance des scénaristes. À Larroque et Castelnau, le rugby est la base de la vie en collectivité, il est le lien entre tous, presque une religion… Le curé et le patron de l’usine entrainent la jeunesse de chacun des villages aux joies de la balle ovale avant de repartir vers leurs missions premières, l’instit’ communiste joue au Monopoly avec le cordonnier immigré grec, les amours se tissent, les destins se croisent, les générations s’opposent au rythme des récits d’après-guerre et de l’accession aux études supérieures pour un plus grand nombre… Je me suis rapidement attachée à Yveline, à ses projets d’études à Nanterre, à son amie Monique et à leurs mondes ; j’ai voulu en savoir davantage sur leurs préoccupations de jeunes femmes dans un univers encore très patriarcal voire misogyne, sur cette société en mutation où la jeunesse cherchait sa place face aux figures d’autorité traditionnelles, où contraception et plaisir féminin n’étaient pas encore des sujets de société… J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt les questionnements des entraineurs, les désillusions et l’espoir des joueurs sur le terrain, les prémices de leur volonté d’émancipation…
Fruit des échanges graphiques entre Horne, Aude Mermilliod et Jean-Louis Tripp, l’ensemble est servi par un dessin réaliste, riche et vivant ! Fluide et léger, le trait d’Horne est plein d’humanité et de franchise ; c’est là, je crois, une des forces de cette bande dessinée : nous plonger dans une ambiance bienveillante, empreinte de fraternité sportive, de douceur de vivre campagnarde, reflet d’une époque charnière, sans tomber dans une forme de nostalgie passéiste et naïve. Le travail de colorisation de Delf facilite grandement l’appropriation de cet univers « sixties » par le lecteur ; les couleurs sont vives et fraiches sans être agressives et m’ont donnée parfois la sensation de regarder un album photos de famille constitué de Polaroids…
Je crois que je pourrais vous en écrire encore long ! J’attends la suite avec une grande impatience, mais je ne veux pas vous spoiler ! Mieux vaut que vous vous fassiez votre idée vous-mêmes !
Certains pourront y vivre un plaisir rugbystique, d’autres un ensemble d’intrigues sentimentales et familiales prenant, et d’autres peut-être aussi une réflexion sociologique et historique… en tous cas, j’espère pour tous, le même sourire que moi en refermant cette bande dessinée, léger comme un vent de printemps…
À noter que Jean-Louis Tripp sera présent aux Rendez-vous de l’Histoire les 11, 12 et 13 octobre prochain à Blois !
Chronique de Louna Angèle


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