Les fusibles

On pense d’abord à l’objet permettant la transmission entre deux éléments. A Beyrouth, les pannes de courant sont à répétition, et la descente de l’immeuble jusqu’au boîtier électrique fait partie du quotidien. Mais « les fusibles », ce sont aussi les personnes assumant une responsabilité intermédiaire.Vous l’aurez compris, le titre de cette bande dessinée, parue aux Éditions Dupuis, joue sur les deux tableaux. Joseph Safieddine nous présente, avec les personnages d’Abel et Georges, une amitié dans toutes ses dimensions. Les scènes et dialogues sont vivants, authentiques – ce que l’on avait déjà apprécié dans le précédent ouvrage dont il était co-auteur, BFF. Il décortique les relations humaines, tout en abordant avec justesse plusieurs sujets sensibles : le deuil, la binationalité, la vieillesse, les relations père-enfant… Le dessin stylisé et fluide de Cyril Doisneau sert complètement le récit, riche et prenant. Les planches de couleur rythment de façon très intéressante cet album noir & blanc, avec beaucoup d’émotions. Je vous conseille vivement cet ouvrage, au scénario non linéaire, qui tient en haleine.

Abel et Georges sont des amis d’enfance, du genre à faire les 400 coups mais avec finalement un grand cœur. A la faveur d’une panne, Abel échange avec sa voisine, Sarah. Il a un faible pour elle… Si celle-ci, revenant d’un séjour hors du Liban, a un regard critique sur son pays, elle aimerait faire quelque chose. Il manque des héros… Pour sauver Beyrouth, l’idée lui vient de monter une ligue secrète, qui sillonne la ville le soir et remet l’électricité. Et voilà les jeunes en tenue dans la nuit, tout excités et se sentant pousser des ailes.

Saut dans le temps, Abel est devenu développeur d’expériences en réalité virtuelle, et Georges, qui est resté au pays et s’implique à la municipalité, lui rend visite en France. A la joie des retrouvailles succèdent des émotions plus compliquées. Abel semble avoir fui sa famille, son pays. Mais pourquoi ? Petit à petit, le lecteur tire les ficelles de cette histoire à tiroirs, et commence à s’interroger. Il découvre également que Georges assure une lourde responsabilité, s’occuper du père d’Abel, alors que sa santé décline. La fille d’Abel va alors pousser son père à l’accompagner au Liban. Elle a une passion commune pour le dessin avec son grand-père et est ravie de découvrir le territoire de ses racines et sa douceur de vivre. Mais la situation se dégrade, l’insécurité augmente soudainement. Les protagonistes se retrouvent coincés dans l’appartement en attendant d’être escortés à l’aéroport. Les émotions et souvenirs sont alors catalysés…

Loin dans la lecture, le doute subsiste sur le devenir de Sarah. On se prend à chercher des indices dans les photos, les dialogues… Jusqu’à ce que la réalité nous éclate à la face… Et que très vite, une autre lui soit substituée. Et tout le long du récit, le découpage scénaristique joue autour de précieux flashbacks, aux magnifiques couleurs, qui respirent la joie de vivre. Le dessin, très lisible, est enrichi d’un fond charbonneux qui lui donne du corps. Il accompagne l’histoire avec justesse, saisissant les sourires comme les angoisses, les affinités comme les rejets. Les personnages secondaires jouent aussi un rôle, de la pétillante amie espagnole vivant depuis 20 ans en France à la vieille professeur de français, ayant permis à des générations de jeunes gens de progresser.

J’ai vraiment aimé ce bel album, touchant, qui a de la profondeur. La légèreté et le côté autobiographique qui sont apportés à un contexte lourd, l’ancrage géographique – intéressant – me font un peu penser à L’arabe du futur. Les thèmes universels développés nous parlent de la jeunesse sacrifiée partout dans le monde, de son énergie sans borne, aussi. Avec une belle note d’espoir.

Chronique de Mélanie Huguet – Friedel.

© Éditions Dupuis, 2024.

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