Urban Comics lâche sa nouvelle bombe éditoriale en ce début d’année avec A Vicious Circle. Le cinéaste Mattson Tomlin et le virtuose Lee Bermejo nous entraînent dans une quête d’anticipation vengeresse spatio-temporelle dans laquelle le suspense côtoie la pure tuerie graphique.
Shawn Thacker mène une existence paisible en Louisiane durant les années soixante en compagnie de sa femme Elise et de son fils Tommy. A cette période, la ségrégation reste un fléau qui frappe l’Amérique. Shawn ne cesse de dire à qui veut l’entendre, que cette discrimination raciale prendra fin au cours de la décennie. Appartenant à la communauté dite «minorité visible», il prédit qu’un jour les noirs pourront bénéficier des mêmes droits que les blancs.
Mais sous ses airs de «monsieur Tout-le-monde», Thacker cache un terrible secret au sous-sol de sa maison. Elise et Tommy ont l’interdiction d’y descendre. Dites à un enfant de ne pas faire ceci ou cela et il se précipitera pour braver les interdits. Malheureusement, Tommy ouvrira la porte de la cave et son acte aura des conséquences dramatiques…
En rentrant chez lui, Shawn trouvera sa compagne rouée de coups et son fiston agonisant. Qu’est-ce qui pouvait bien se trouver dans le cellier ? Un homme masqué et séquestré dénommé Ferris qui une fois libéré, massacra la famille Thacker avant de prendre la fuite.
A l’hôpital, alors que Tommy rend son dernier souffle, son père se retrouve subitement projeté dans un Tokyo futuriste enluminé.
Sans que l’on sache pourquoi, Shawn et Ferris partagent une connexion voire une malédiction. S’ils tuent quelqu’un, ils sont automatiquement propulsés dans l’espace et le temps. Ces sauts intempestifs ont un lointain rapport avec la construction d’une machine de destruction et de mort. Leurs réalités respectives se sont percutées et la situation est partie en vrille. Depuis, nos deux antagonistes se sont lancés dans une lutte sans merci où tous les coups sont permis peu importe le prix à payer.
Mattson Tomlin vient du cinéma et de la télévision. Il baigne dans la culture comics et a rédigé des adaptations sur grand écran de bandes dessinées connues comme Fear Agent, Memetic ou BRZRKR. Il signa aux côtés d’Andrea Sorrentino l’honorable mini-série Batman : The Imposter pour DC Comics. Le présent récit est sans concession, il plonge le lecteur à l’intérieur d’une boucle de Moebius science-fictionnelle violente à haute vélocité où il n’est question que de vendetta aveugle ainsi que de ses répercussions. Le scénariste donne vie à une première co-création indépendante hargneuse et sulfureuse. Les dialogues et pensées des personnages sont concis, ils vont droit au but. L’économie de mots permet de laisser le champ libre à l’action, la réflexion et l’interprétation visuelle choc déployée par Bermejo. Cette technique favorise une symbiose entre le conteur et son illustrateur.
Lee Bermejo officie en tant que dessinateur, encreur, coloriste et co-inventeur sur A Vicious Circle. Depuis son passage à la tablette numérique et sa totale maîtrise de l’outil sur Batman : Noël, il souhaite un contrôle absolu. Son art se positionne dans une mouvance réaliste voire photogénique. Les lavis de gris confèrent une ambiance de roman-photo aux événements passés tandis que les lignes se durcissent pour refléter l’atmosphère froide de l’avenir déshumanisé. L’artiste n’hésite pas à mixer les styles au sein d’une même planche qu’il transforme en clins d’œil appuyés à Dave Stevens, Mike Mignola, Frank Quitely et au peintre Dean Cornwell. Il aime également jouer avec les costumes, la texture et les environnements urbains. Le découpage se conçoit à travers le prisme d’une approche cinématographique, le séquençage se veut chirurgical et délimité au millimètre près. Le bédéiste s’amuse avec les jeux d’ombre et de lumière, le clair-obscur tient une place importante dans son esthétique. La colorisation alterne entre les tons grisâtres et les teintes vives, l’éclairage est stupéfiant. Lee Bermejo s’élève au niveau des standards européens en poussant la minutie jusque dans ses ultimes retranchements.
A Vicious Circle se pose d’ores et déjà comme un incontournable pour ce début 2024. Lee Bermejo allié à Mattson Tomlin propose un thriller technologique épique limite frénétique à couper le souffle.
Chronique de Vincent Lapalus.


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