PAYS NOIR

Le bois du Cazier, près de Charleroi. Ce lieu de mémoire chargé de l’histoire des mines de charbon en France fait l’objet d’une intéressante bande dessinée historique : Pays noir, aux éditions belges Kennes. La classieuse couverture se pare d’un velours noir – noir du charbon, noir du deuil. Il faut dire que si Sergio Salma centre son récit sur ce site en particulier, c’est qu’il a connu une tragédie. 262 victimes, dont 136 Italiens dans la plus grande catastrophe minière du pays. Amelia Navarro a opté pour un dessin aux couleurs franches, volontairement passées, et un trait réaliste et crayonné, en écho aux visages vieillis des mineurs. Un livret documentaire, agrémenté de dessins, photos et cartes, conclut l’opus. Vous risquez de plonger dans le texte et de ne plus le lâcher.

En quelques pages introductives, le décor est planté : et c’est le bois de Cazier lui-même qui raconte, personnifié : un site aujourd’hui visité, passé par l’état de ruine, jadis lieu de fourmillement permanent au sein de ses entrailles. Et un constat lugubre : au lieu de moderniser, on a continué à creuser…

La première fosse – à bras – remonte à 1826. L’extraction, manuelle, se fait à l’aide d’un manège à partir de 1837. Et la descente, de plus en plus profonde, des hommes, commence… Le chemin de fer se développe en même temps que l’exploitation minière. « Le charbon transforme tout, les gens et aussi les paysages. » Et pendant qu’en surface, la classe bourgeoise profite, sous terre, une armée de travailleurs, de travailleuses, et d’enfants, s’épuisent comme des bêtes. Les accidents sont fréquents. 9 morts… 16 morts… Horreur. Dans le même temps, le Pays noir connaît gloire et prestige. Exposition universelle de Charleroi en 1911, modèle social paternaliste, électrification… Et ce monstre qu’est la mine ne cesse de s’agrandir, toujours.

L’un des intérêts de l’album est de voir comment la petite histoire rejoint la grande Histoire. Le temps de la Première Guerre mondiale, le charbon sert un sinistre dessein, fondre chars, mitrailleuses, cartouches et obus par milliers. Les mineurs, eux, passent d’une tranchée à l’autre… Durant la 2nde Guerre mondiale, ils entrent dans la Résistance, travaillent moins vite et dynamisent un puits. La plupart des héros seront exécutés. Puis ce sont les allemands qui viennent travailler comme prisonniers. Après leur départ, il faut recruter : les Italiens seraient-ils venus s’ils avaient su le dénouement tragique qui les attendait en masse ?

Les dessins nous plongent dans cet environnement, gris, sale, misérable. Vision dichotomique opposée de la bourgeoisie colorée, enjouée… Les illustrations nombreuses démontrent un effort important de documentation. Précises et dynamiques, elles rendent l’histoire vivante, jouent habillement sur les jeux de contraste. Le découpage classique et l’harmonie recherchée à chaque planche rendent l’histoire lisible et captivante. En 1956, arrêt sur image. Sur les mains, à l’œuvre. Sur les visages, concentrés, fatigués. Sur les chariots, poulies, soutènement, toujours au cœur de l’antre… On est happés par les mots autant que les images, qui figent un instant, une catastrophe immense. Il était 8h10. Quelques miraculés. Une recherche acharnée, exténuante, qui durera 15 jours, car la vérité était trop dure à dire : il n’y avait plus que des cadavres. 262. L’onde de choc fut considérable. C’est ici que commence la prise de conscience sur le sort des mineurs.

Sous l’angle du récit d’un lieu, les auteurs réussissent à dépeindre une fresque concrète de l’histoire européenne. Ils participent aussi à la transmission de ce qui a été le terreau des luttes sociales : des hommes exploités, sacrifiés, une injustice profonde. Reste la possibilité de se souvenir, grâce à la réhabilitation du Bois du Cazier, intégré au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO… Et grâce aux livres.

Chronique de Mélanie Huguet – Friedel.

© Editions Kennes, 2022.

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