Cahier des tourmentes

Les contes commencent toujours ainsi :

Il était une fois un artiste qui eut un gros problème. Peinant à trouver l’inspiration pour de nouvelles histoires, il trouva comme unique solution de s’habiller chaudement et de partir dans une contrée lointaine pour retrouver son talent égaré. Cette comptine fantastique qu’est Cahier des tourmentes nous est narrée par David Rubín et éditée aux mythiques éditions Rackham.

Notre héros du jour s’appelle tout simplement Narrateur, il est frappé de la malédiction de la page blanche. Mais fort heureusement une généreuse forme ectoplasmique de couleur pourpre, va lui venir en aide en lui proposant de l’emmener dans une cité imaginaire pour l’aider à récupérer son souffle de créateur. Acceptant avec joie, Narrateur enfile sa plus belle veste. Il s’équipe de ses outils les plus précieux, son cahier et crayon afin de noter dans ce carnet fétiche les choses les plus incroyables qu’il lui sera permis de voir. Avec ardeur, bonne humeur, vivacité et fougue, notre personnage se laisse entraîner avec curiosité aux portes de Ville-Effroi. Elle n’est autre que la capitale où l’imagination est une source inépuisable pour qui sait trouver ce qu’il est venu chercher en y entrant.

Mais Narrateur va vite comprendre qu’il est tombé dans un piège machiavélique fomenté par la créature amarante du début de livre. Ville-Effroi est un lieu inquiétant où les âmes en perdition finissent par atterrir lorsqu’elles ont perdu tout espoir et leur don. Notre protagoniste aura pour mission de traverser la cité sans encombres pour pouvoir atteindre la gare de Grand Central et ainsi échapper à toutes les créatures, démons, sorcières et autres fantômes qui joncheront son parcours. Sa course lui fera traverser les gorges de l’Oubli, la place des Cents-Mille-Forêts-Rasées, La douve du grand carnaval Carnivore, le parc Silence, le quartier de la Joie-Décapitée et j’en passe. De magnifiques destinations qui offrent à Narrateur de succulents rebondissements pour pouvoir sauver sa vie. Mais l’amour véritable, le coup de foudre pourront peut-être frapper notre personnage principal et l’aider à trouver le courage dans ce milieu étrange, hostile et effrayant. A moins que la lame d’un couteau frappé du sceau maléfique ne le guette au coin d’une rue sordide. Nous sommes épris d’une fascination étrange pour cette douce sornette fantastique.

David Rubín s’occupe du scénario, dessins et couleurs pour sa nouvelle création. Comme il l’indique en bonus de l’ouvrage, la genèse de Cahier des Tourmentes était au départ une commande de l’artiste pour le site internet d’un producteur musical en 2006. Il eut la brillante idée de récupérer les quelques fragments de son travail pour les novéliser et les transformer en cette toute nouvelle mouture. Spike Jonze nous avait embarqué Dans la peau de John Malkovich, David Rubín nous entraîne dans les chemins de traverse de la boîte crânienne de Tim Burton. Une exquise mésaventure surnaturelle à l’influence gothique qui peut être lue par les petits et les grands. Les pérégrinations d’un personnage principal qui parcourt un monde chimérique et illusoire, tout en étant à la fois sombre et mélancolique. Lewis Carroll avec Les aventures d’Alice au pays des merveilles, Lyman Frank Baum pour Le Magicien d’Oz nous viennent à l’esprit. Mais l’artiste Rubín n’est pas un pâle copiste, il s’approprie simplement la touche de « merveilleux » qui a fait la grandeur de ces œuvres pour la modeler à sa personnalité, sensibilité et délicatesse. Le tout parsemé d’une atmosphère si chère au cinéaste, quand le macabre fusionne avec la magie intime.

Pour l’illustration, que dire sur cet incroyable artisan espagnol ? Ayant eu l’immense chance de le rencontrer lors d’un festival, le bonhomme avait réalisé une double dédicace pour s’excuser de son retard. Un bourreau de travail couplé à un gentleman. Le dessinateur a opté en grande partie pour une disposition graphique en double-page mais pas seulement. Nous tenons entre les mains une nouvelle illustrée plus qu’une bande dessinée traditionnelle. Un livre «  enfantin » où le texte ne s’enferme pas dans un phylactère mais accompagne le dessin au recoin d’une page ou d’une marge, un format hybride qui excite la curiosité. Le trait est espacé, il respire littéralement. Il est libre et sans contrainte. Tout en étant léché, beau, expressif voir tarabiscoté dans le dernier chapitre. David Rubín joue beaucoup avec l’agencement des cases justement pour mieux nous immerger visuellement dans ce monde prodigieux. Il laisse libre court à un crayonné plus fantasque mais tout de même profond et chargé en détails. Le cadrage possède une vie propre et la mine se laisse emporter dans un songe crayonné. Une merveille accompagnée de couleurs lorgnant sur un ton cramoisi à la pigmentation obscure, de manière à mieux poser cette tristesse tragique et menaçante que requiert le récit.

La question se pose de savoir comment peut être perçu David Rubín ? Tout simplement comme un créatif qui pratique la bande dessinée sans frontières. Son art n’est ni du comics, pas de la BD européenne non-plus, encore moins du manga mais tout ça à la fois. Il pioche et embellit avec ce qui se fait de mieux dans chaque discipline. Artiste à la croisée des chemins, aux collaborations fructueuses avec Paul Pope, Matt Kindt ou Jeff Lemire. Tous ces créateurs qui travaillent pour le comic-book mais qui ont l’intelligence de regarder ce qui se passe ailleurs dans l’horizon planétaire du neuvième art.

N’oubliez pas d’accompagner le présent volume avec cette liste exhaustive : L’Ascension d’Aurora West, La chute de la maison West, Beowulf, Black Hammer présente Sherlock Frankenstein et la ligue du mal, Ether, Grand Hôtel Abîme, Le Héros, Hors d’atteinte et pour finir Le salon de thé de l’Ours Malais.

Cahier des tourmentes est une fable horrifique délicieuse et acidulée. David Rubín veut-il nous montrer comment il procède pour plonger dans les affres de la création ? Un début de réponse très certainement…

Chronique de Vincent Lapalus

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