WHISKY

Je ne savais pas à quoi m’attendre quand j’ai ouvert cette bande dessinée… « Amir et Théo sont à la rue » écrit en résumé, le dessin d’un p’tit papy en train de siphonner un flash d’on ne sait quoi sur la couverture et puis le titre de l’album : Whisky en lettres dégoulinantes… pas compliqué, malgré la tonalité plutôt humoristique du dessin, de sentir germer dans un recoin de ma tête l’image d’un pauvre hère alcoolisé, abandonné sur un coin de trottoir… Et c’est pourquoi il ne faut que très rarement se fier aux apparences !

Le duo Bruno Duhamel et David Ratte signe un fabliau moderne, aussi humain que grinçant, édité chez Grand Angle. Au scénario, Bruno Duhamel associe Théo, depuis longtemps sans-abri et qui connaît les ficelles pour rester digne malgré la vie dans la rue, à Amir, jeune réfugié kurde plein de cauchemars et d’espoirs. Relation ambiguë d’entraide et d’apprentissage, entre humour et dureté de l’existence… que vient bouleverser l’apparition d’un petit chien adorable : Théo veut le garder et le surnomme immédiatement Whisky ; Amir, traumatisé par des images de la guerre qu’il a fui, n’adhère pas du tout au projet. Et puis rapidement fleurissent sur les murs de la ville des photos de Bidouille, alias Whisky, recherché par ses propriétaires ; il y a une récompense à la clef… Se greffent à ces trois personnages principaux, une bande de dealers aussi vifs du coup de poing que mous du cervelet, les forces de l’ordre sur patins à roulettes plus ou moins habiles, un poulet rôti au fumet délicieux, des pigeons en pagaille, des joggers fluorescents, des dialogues façon Audiard et un paquet de réflexions sur notre monde moderne !

Ne vous y trompez pas, sous-couvert de drôlerie, l’auteur et son dessinateur dénoncent les travers de notre société de consommation. Le ton est donné dès la première planche : une ville grise où passe un fleuve gris et par-dessus lui un pont gris ; au-dessus du pont, un panneau publicitaire énorme et lumineux, aux couleurs vives, vante les mérites de Miaouluxe, nourriture ayurvédique pour chat, au-dessous du pont, une cabane terne de bric et de broc où Amir vient d’émerger d’un cauchemar en criant…

Le dessin semi-réaliste de David Ratte, l’allure et les postures des personnages, renforcent la cocasserie des situations avec même parfois une forme de poésie dans les arbres d’automne, les quais du fleuve sous la neige… Le contraste entre la ville, décor gris triste, et les panneaux publicitaires colorés est saisissant… d’autant que ces publicités détournées prônent des objets ou des situations parfaitement ridicules et pas si éloignées de ce que l’on croise quotidiennement. Que valent les injonctions sociétales quand on vit dans le plus profond dénuement ? Quand on s’applique à vous invisibiliser ? Une planche pleine page représentant les dessus d’une ville, enchevêtrement d’immeubles, de toitures, de grues, de ce que l’on devine être les arbres qui bordent une avenue, au soleil couchant… des centaines de fenêtres, de gens derrière ces fenêtres… et une bulle unique qui dit « tout seul, c’est dur vous savez »…

Le trait particulièrement expressif du dessinateur fait passer les émotions avec justesse… Les sourires chavirent en trois cases, on passe du rire aux larmes comme rien et pourtant c’est une sensation d’optimisme et d’espoir qui vous reste…

Tragique et tendre, humain et grinçant, touchant et décalé, naïf et doux sans mièvrerie… Je ne m’attendais pas à cet album, si vous le croisez, n’hésitez surtout pas !

Chronique de Louna Angèle.


©Grand Angle, 2025.

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