Michelangelo Merisi, ou Caravage (Michele de son petit nom), célèbre pour ses peintures d’ombres et de lumière, avait sa propre part ténébreuse… Une biographie assez classique pour raconter sa vie en bande dessinée aurait été bien pâle au regard de sa vie trépidante. L’auteur complet italien Ernesto Anderle nous propose donc, tenez-vous bien, un récit de cape et d’épée riche en péripéties. Le dessin, nerveux et très abouti, vous en fera voir de toutes les couleurs, puisque notre protagoniste ne cesse de croiser la mort et de la défier – quand il ne fait pas revenir les morts à la vie par ses peintures. L’homme, guidé tour à tour par la fierté, l’honneur, la vengeance, et ses obsessions, est aussi sensible aux plaisirs de la chair… L’auteur nous narre délicieusement ses déboires, avec humour et ironie. Ce superbe album, généreux (221 pages), est paru aux éditions petit à petit, qui n’ont rien oublié pour parfaire cette expérience unique. Certaines feuilles sont jaunies pour une belle immersion historique ; et, surtout, plusieurs livrets documentaires accompagnent les chapitres, offrant des face-à-face réussis entre les œuvres du peintre et des extraits des cases. C’est le travail de pas moins de quatre conservateurs ! Chiara Stigliani, Stéphane Loire, Sophie Laroche, et Diederik Bakhuÿs. Vous l’aurez compris, tout ici est dialogue, du dialogue intérieur contre l’angoisse ou la folie, aux liens entre images, sans oublier le langage des regards… Une histoire tragique, dans l’excès, entière et complètement absorbante !
« Les ombres ont toujours été mes pinceaux », nous dit Caravage. Haine, misère… Il y a des vérités dramatiques qui ne sont pas bonnes à dire dans une société cléricale construite sur la domination. Les rumeurs disent même que Caravage aurait brutalement vengé sa muse… Quoi qu’il en soit, il doit fuir. C’est un temps où les têtes sont mises à prix, et où des bandits se tapissent le long des grands chemins. Mais la femme qui attaque Michele le reconnaît, c’est une vieille connaissance ! Le scénariste utilise les rêves, et une diseuse de bonne aventure pour expliquer au lecteur le passé tragique de Caravage, et lui laisser entrevoir un futur non moins sombre. Cette astuce permet de conserver une part de mystère autour du personnage. De percevoir aussi son esprit torturé – qui ne serait pas traumatisé d’avoir perdu son grand-père, son père et son petit frère à cause de la peste, et de subir l’exil, en laissant derrière lui des œuvres qui témoignent d’un talent exceptionnel ? Michele aime aussi les plaisirs terrestres. L’amour ne l’aide pas à garder son sang-froid… Sa part sombre masquera t-elle sa part de lumière ? Sa mort demeure, encore aujourd’hui, énigmatique.
Époustouflante première double-page, où un jeu s’installe avec un plan serré décalé, un éclairage à la bougie, des cadres d’écriture aux bords irréguliers, une typo comme écrite en majuscule à la main. Le ton, autobiographique, mystérieux et dramatique, est donné, le lecteur d’emblée envoûté. Le trait est nerveux, comme si chaque personnage avait son petit grain de folie… La gamme des couleurs employées donne de la lisibilité à une histoire dense : tons bicolores, beiges ou bleus, pour introduire du passé dans le passé, couleurs plus contrastées, qu’elles soient claires et lumineuses ou plus crépusculaires, pour les actions présentes. Les clairs obscurs et jeux de lumière rendent hommage au brillant style artistique de notre protagoniste. Les cases sont un régal de scènes absurdes, combats à l’épée, poursuites, moments théâtralisés ou encore érotiques. Sans oublier les crânes, symbole omniprésent qui s’impose au fil du récit. Accrochez-vous, les cous s’avèrent très fragiles entre lames tranchantes et cordes nouées… Qui aurait pu penser qu’un peintre aurait une vie si pleine de dangers ?
Caravage se disait prêt à offrir jusqu’à sa tête pour une paix intérieure qu’il ne trouva jamais. A défaut, il s’est offert l’immortalité, son nom traversant les siècles jusqu’à nous. Il méritait bien cette adaptation graphique, audacieuse !
Chronique de Mélanie Huguet


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