Pourquoi le commandant Cousteau est-il aussi connu, et Anita Conti si peu ? C’est une grande injustice, que le duo d’auteurs aguerris Catel et Bocquet propose de réparer, enrichissant ainsi d’un cinquième volume leur très belle collection « Les clandestines de l’histoire ». A travers la bande dessinée Anita Conti, ils nous offrent une biographie très aboutie, publiée en septembre 2024 chez Casterman. Anita Conti, surnommée la dame de la mer, a eu une vie incroyable. Première femme océanographe française, elle a consacré sa vie à partager son amour des océans, à faire découvrir les incroyables ressources de la mer, tout en dénonçant la surpêche dés les années 1930. Elle a d’ailleurs passé plus de temps sur l’eau que sur la terre ferme ! Et puis, quelle force, quelle énergie! José Louis Bocquet nous offre un scénario riche en événements et anecdotes historiques, mis en dessins d’une main de maître par Catel Muller. Elle n’a pas son pareil pour saisir, grâce à un noir et blanc contrasté, les expressions d’un visage, et le dynamisme de l’aventurière, qui parcourt le monde en bateaux, bathyscaphe, sous-marin ! Brisant le préjugé sur les femmes à bord, et se libérant des contraintes du mariage, elle fait preuve de beaucoup d’indépendance, de modernité et d’une grande liberté : une belle source d’inspiration encore aujourd’hui ! Exposition à découvrir sans hésiter du 4 novembre au 7 janvier à la Bibliothèque Abbé-Grégoire à Blois, dans le cadre du 41ème Bdboum.
Née en 1899, fille de médecin, Anita est une enfant de la mer, qui sait nager avant de savoir marcher ! Fascinée par les espèces marines, elle adore ses séjours sur le littoral et n’hésite pas à naviguer avec les pêcheurs. Elle grandit dans un climat bienveillant qui lui permet de développer une belle confiance en soi. Développant une passion pour la photographie et la reliure, elle se met à travailler la peau du galuchat, un requin des mers de Chine, et écrit des articles sur la faune maritime. Embauchée par l’Office Scientifique et Technique des Pêches Maritimes, en charge de la communication, elle convainc la direction d’embarquer. Dés lors, elle n’aura de cesse de photographier, observer, décrire dans ses articles, communiquer, alerter…
Le récit fourmille d’intéressants détails, qui nourrissent une histoire déjà riche en rebondissements. Il faut dire que l’héroïne accumule les découvertes scientifiques et expéditions, mais mène aussi des activités très variées, allant du journalisme à la rédaction de rapports confidentiels sur les chalutiers soviétiques. Elle n’hésite pas à se mobiliser sur un chalutier en bois pour aller tirer sur les mines électromagnétiques – posées par les nazis pour empêcher les navires à coque de circuler, et à soutenir les soldats lors de la bataille de Dunkerque en mai 1940 ! Partie pour les eaux sénégalaises en 1941, Elle saisit aussi très tôt les enjeux liés au développement d’une pêche locale et équilibrée, pour l’indépendance des colonies, la lutte contre la malnutrition et la sauvegarde de la biodiversité océanique. Elle participe au développement des pêcheries, puis de l’aquaculture. Elle recevra en 1954 le prix Viking pour son livre, « racleurs d’océans », et continuera d’écrire, voyager, témoigner.
Le découpage de l’album, énergique, est très habile pour nous dévoiler un requin ou un bateau sous la tempête en plan large, mettre en lumière un discours militant en supprimant les cases, dévoiler des clichés photographiques, ou encore donner à voir de très beaux décors architecturaux… Les villas et maisons de maîtres bretonnes sont autant un régal que les tenues d’époque. Les personnages, stylisés, dégagent de la force et de la persévérance. Les pêcheurs, représentés travaillant dans un jeu d’ombre et de lumière en contre-jour, font penser aux peintures de Millet. La joie est aussi souvent au rendez-vous, avec même un clin d’œil à Kiki de Montparnasse, sujet d’une autre BD du tandem Catel & Bocquet. Rien ne fait perdre son sourire à Anita, ni un début de tuberculose, ni la malaria ! Persévérance et bonté sont les clés qui l’ont fait accepter du monde très fermé des marins comme des chefs de villages africains, et lui ont permis d’avoir une longue vie, passionnante ! Ainsi, sans aucun doute, que ses différents amours.
Alors que la 7ème limite planétaire – celle de l’acidification des océans – est en train d’être franchie, que 99 % du corail pourrait disparaître à cause du réchauffement climatique, que Paul Watson est emprisonné, se rappeler les enseignements d’une des plus grandes exploratrices françaises est salutaire.
#BD #expo2024 #aventure #oceanographie #exploration #mondemarin #surpeche #femmeforte #feminisme #anitaconti #freepaulwatson #bdboum2024 #qdb2024
Chronique de Mélanie Friedel


© Casterman, 2024.