Entre Jeff Lemire et Futuropolis, c’est une folle passion reliée. L’éditeur a traduit une majeure partie de ses plus belles histoires humanistes sinon intimistes. Contrairement à ce que peut sous-entendre le titre, Les Éphémères T2 laissera une trace indélébile après sa lecture. Ce créateur fait encore mouche.
Franny Fox est une minuscule chose fragile, rejetée et maltraitée par son entourage. Sans maman, elle a été élevée par un papa brusque et alcoolique. Franny cherche désespérément un guide, une figure parentale de substitution. Elle jette son dévolu sur Lee David Simard.
C’est un toxico et un escroc en cavale. Fuyant la police, il se refugiera dans la grange des Fox. Miracle, la fillette s’est enfin trouvé un ami et confident.
Qu’importe qu’il ait un casier judiciaire long comme le bras, tiré sur un adolescent dans une supérette ou qu’il se transforme bizarrement en libellule géante. Cela suffit à la rendre heureuse.
Cette paire mal assortie mais curieusement très attachante décide de partir en road trip afin d’explorer le monde, l’objectif de ce voyage itinérant est de réaliser de bonnes actions pour contrebalancer les mauvaises.
A Belle River, les avis de recherche et une enfant disparue provoquent des remous en ville. Les Bonnie and Clyde de la cambrousse pourront toujours se planquer dans une cabane abandonnée en pleine forêt où les y attendent rencontres insolites et autres symboles magiques.
Il est dit que même la brebis égarée peut être retrouvée et qu’il y aura de la joie dans le ciel pour le pêcheur…mouais, à voir.
Jeff Lemire jongle entre projets commerciaux et indépendants, il est un auteur complet sur Les Éphémères. Comme à l’accoutumée, le texte nourrit le dessin et inversement. L’histoire démarre sur une base simple sans pour autant être superficielle. Le scénariste dépeint une chronique rurale et sociale en dressant le portrait d’une famille recomposée dite dysfonctionnelle. La quête d’identité, les liens du sang, la mouvance freaks, la psychologie et le fantastique s’entrechoquent. Le récit s’installe calmement avec sagacité, émotivité tout en conservant un axe sensible. Les personnages sont des asociaux, des protagonistes en perdition à la poursuite d’amour ou de rédemption. Lemire est un bédéiste habile à l’imagination fertile qui ponctue ses différentes œuvres de mélancolie et de vulnérabilité palpables. Le scénariste aime bifurquer vers des chemins oniriques à l’aide d’un œil aguerri et un regard touchant. Cette série style film noir surréaliste baigne dans une atmosphère plutôt étrange.
Jeff Lemire recourt à une technique mixte qui mêle aquarelle à l’eau sale et grisâtre rehaussée d’encre de chine. Le crayonné est anguleux, le trait se peaufine au burin pour mieux représenter les faciès déglingués et les dérapages de la vie. Les divers outils utilisés entaillent les planches de manière rugueuse, le découpage ainsi que les décors transpirent de naturalisme. L’illustrateur travaille l’ensemble des pages avec une gamme de couleurs minimalistes, ce rendu lumineux particulier suinte la dramaturgie. Les hectares d’imaginaire s’expriment avec talent grâce à un visuel contemplatif et surnaturel.
Ce p’tit gars un brin intello issu d’une ferme canadienne connaît la grammaire du médium sur le bout des doigts et signe une nouvelle production sophistiquée. Jeff Lemire se positionne définitivement comme le digne représentant de la métafiction illustrée.
Chronique de Vincent Lapalus.


©Futuropolis, 2024.