J’avais prévu des chroniques pour s’évader au mois de juin, avec l’arrivée du beau temps… Mais vu le contexte, je vous propose de ne pas faire l’autruche, et de prendre un peu de recul sur ce qui est en train de se passer. Car les législatives à venir sont décisives, et méritent toute notre attention. Vous êtes probablement sidérés par ce qui s’est passé dimanche 9 juin. L’incompréhension revient souvent dans les échanges que j’ai eu cette semaine : un vote très marqué par l’extrême droite, et une décision très soudaine et irrévocable du Président. Il faut faire des arrêts sur image sur ce qui s’est passé ces derniers jours. 1. Une marée humaine préférant les listes de Bardella et M Le Pen, qu’on ne peut réduire à une catégorie, car il y a à la fois des ruraux, des jeunes, des ouvriers, des cadres, des retraités… 2. Une poignée d’élus décidant la dissolution de l’assemblée, dans ce qui semble être un grand aveuglement du rejet qu’ils suscitent et du risque pris. 3. Ciotti et Bolloré achevant le lendemain de voler la démocratie, par un baiser de la mort, l’alliance des anciens gaullistes au Rassemblement national. Comment la France a-t-elle pu à ce point basculer ?
La droitisation n’est pourtant pas nouvelle. Une bande dessinée sur le sujet, parue en 2006, m’a particulièrement marquée quand je l’ai lu il y a une douzaine d’année. Aussi, je vous propose de la remettre en avant aujourd’hui. Elle a le mérite de rappeler haut et fort les fondamentaux du pacte social à l’origine de la cinquième république : sécurité sociale, retraite, droit au chômage. Le titre, Dol publié initialement par Les Requins Marteaux puis par Éditions Delcourt fait référence à une « arnaque », une « manœuvre frauduleuse ». La politique sécuritaire et droitière des années Chirac y est disséquée. Philippe Squarzoni est un auteur engagé, qui s’est rendu de la Croatie à Mexico en passant par Israël et la Palestine, et a également depuis longtemps mis son coup de crayon au service de la cause environnementale. Son écriture est à la fois très sérieuse et très percutante, tout comme son style graphique, majeur. En noir et blanc, il taille dans le vif, poussant le réalisme en insérant des photos dans ses dessins, et ne peut laisser indifférent. Il s’appuie sur les interviews (relayées dans la BD) de journalistes, avocats, économistes. A la fin de Dol, la nécessité de réaliser une suite sur le réchauffement climatique, Saison brune, s’impose à l’auteur. Elle sera primée par l’Académie Française, gage de reconnaissance de la qualité de cette série.
L’objectif initial, c’est de tirer un bilan critique de la présidence de Chirac. Pour l’auteur, la communication et la mise en avant à outrance du thème de l’insécurité aboutit à l’arnaque du second tour de la présidentielle française de 2002 (où Jacques Chirac est réélu à plus de 80 %), puis à la mise en œuvre d’un contrat social défavorable aux Français. Si l’œuvre est un coup de poing, elle est loin d’être assommante et reste accessible dans son contenu, enrichi de nombreuses références cinématographiques, artistiques ou littéraires, de Dali à Chaplin en passant par Star Wars ou Matrix. La relire aujourd’hui, c’est éclairer le jeu des triangulaires, des coups de poker, de la haine attisée, des médias, mais aussi comprendre les mécanismes économiques du libéralisme.
Le dessinateur fait appel à plusieurs métaphores filées, qui donnent beaucoup de force au récit : l’amputation pour les réformes qui abîment le contrat social, un ring de boxe pour l’intensité des mesures prises, une ligne pointillée pour la continuité des mesures, et pour signifier qu’une ligne rouge est souvent franchie… Le sourire des politiques contraste avec leur cynisme. Les cases et les nombreuses images s’enchaînent, et font sens, comme si on avait pris la pilule rouge tendue par Morpheus et que chaque pièce du puzzle s’assemblait. Le noir et blanc fonctionne à merveille, le jeu de contrastes, d’aplats, d’ombres, de symboles étant constant, et certains cases étant réservées à des extraits de journaux – avec une reprise typographique efficace.
Il faut entendre la colère des Français, et sentir le danger présent, celui que cette colère soit utilisée pour un projet destructeur et chaotique. Ne pas oublier qu’une dissolution parlementaire a également eu lieu en Angleterre. C’est absolument inédit. L’Europe est en train de basculer. Tous aux urnes, les 30 juin et 7 juillet, citoyens ! Pensez aussi aux procurations…
Chronique de Mélanie Huguet – Friedel
