Depuis toujours, le thème des mondes alternatifs fascine. Il ne cesse de nourrir la littérature, le cinéma et la télévision. Force est de constater que la bande dessinée n’y échappe pas. Horizons Obliques de Richard Blake aux éditions Urban Comics se révèle être une lecture initiatique à la mise en scène stupéfiante aussi bien traditionnelle que numérique.
An 4040, une équipe de scientifiques et d’explorateurs ouvre un portail sur des réalités parallèles qu’ils baptisent la passerelle. Après y avoir lancé des drones, une expédition humaine devient l’étape logique. Il est décidé en haut lieu d’envoyer Jacob et Elena Armlen, un couple de cartographes experts. Lors de la mission, les communications furent coupées et ils disparurent en laissant derrière eux une petite orpheline.
4048, l’avant-poste d’étude et d’expérimentation Hexagone 12 recherche toujours activement Jacob et Elena. Les sauts à l’intérieur de ces univers «miroirs» posent problème à la matière organique, l’homme n’est pas en mesure de supporter de telles traversées. Malheureusement, les nouvelles technologies n’évoluent pas assez vite. Il va encore falloir s’armer de patience…
4060, l’intelligence artificielle permet à l’homme de parcourir et sonder ces contrées inconnues. Adley a bien grandi et se porte volontaire pour retrouver ses parents. Qu’importe qu’ils soient vivants ou morts, elle souhaite connaître leur sort. La jeune-femme possède un intellect affûté et un don d’intuition inné. Cette aptitude lui permettrait de se connecter télépathiquement à Staden, une machine issue de la robotique avancée.
Le prototype atypique d’androïde bravera les lois de la physique et se lancera au-dedans d’un labyrinthe multi-dimensionnel extravagant afin de localiser les Armlen. Sa quête réservera son lot de risques et de mystères car des entités malfaisantes évoluent au sein de structures à la fois fantomatiques et changeantes.
Le peintre Richard Blake réalise avec Horizons Obliques un joli coup de maître pour sa première incursion dans le Neuvième Art. D’emblée, l’ouvrage fait preuve d’un éclat imaginaire humaniste mirifique et d’une grande habileté esthétique. Le récit respecte les canons du genre mais se déploie de manière assez décompressée. L’étrange défie la créativité dans un suspense impénétrable, le récit prend le temps de respirer pour céder du terrain à l’introspection ainsi qu’à la pensée émotive. Les personnages sont jetés avec élan dans un environnement aussi singulier qu’irrationnel, l’auteur exécute un superbe numéro d’équilibriste entre action mesurée et personnification graduée. La gestion parfaite des interstices accentue l’intensité ambiante et octroie une sensation de pression permanente. Le scénariste laisse au lecteur le soin de démêler les fils de l’intrigue et de tisser les liens entre les différents protagonistes, la fiction est à notre porte.
Richard Blake adopte une représentation détaillée en utilisant un réalisme photographique saisissant. Sa composition favorise les plans super larges accompagnés de la profondeur des champs. Il tire directement ses influences de la production de François Schuiten, d’où un entretien phare des deux virtuoses en fin de volume. L’artiste est un véritable architecte graphique en plus d’être un perfectionniste, sa mise en scène relève du talent naturel. Il conçoit sa série tel un édifice à géométrie variable, le style se pose sur la planche avec une méticulosité portée à maturation. Le design s’empare des lignes et des contours avec grâce, les décors multiformes voire délabrés resplendissent de beauté. Le découpage est aérien, les perspectives maîtrisées provoquent un étourdissement vertigineux. L’illustrateur tire profit au maximum des possibilités narratives que lui offre le médium avec l’enthousiasme d’un débutant. L’encrage est finement «cimenté». L’ombre se fond à même le cerné, le passage au noir est impeccable de façade. La colorisation par ordinateur fusionne à merveille avec le papier, la plume et le crayon. Les pigmentations en béton projeté éclaboussent les planches, elles instaurent une atmosphère grisonnante ou luminescente pour obéir à des tonalités synthétiques. Le travail sur les nuances confère un aspect subtil presque imperceptible, le visuel brille d’un vif éclat.
Au final, cette parution aux éditions Urban Comics s’érige comme une pierre de faîte imagée d’un artisan confirmé. Me voilà embarqué pour une odyssée vibrante à bord d’une 2CV volante, est-ce que cela vous tente ?
Chronique de Vincent Lapalus.


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