LE SOURIRE D’AUSCHWITZ : L’histoire de Lisette Moru, résistante bretonne

Chaque vie sacrifiée mérite d’être connue. Pour que chaque personne ne soit pas juste le numéro auquel les nazis avaient voulu la réduire. Comme nous l’a montrée la panthéonisation récente de militants étrangers, la résistance a pris de multiples formes durant la Seconde Guerre Mondiale : communistes, gaullistes, catholiques, juifs, instituteurs… Adultes aguerris mais aussi très jeunes volontaires. L’histoire de Lisette Moru, résistante bretonne de 17 ans », narrée dans la bande dessinée « le sourire d’Auschwitz aux éditions Des ronds dans l’O, nous le dit avec force. Stéphanie Trouillard, journaliste à France 24, souhaitait parler des femmes dans la résistance. Son grand-oncle ayant été résistant breton, tué en 1944, elle s’est naturellement penchée sur l’histoire du Morbihan. Lisette, c’est la petite histoire dans la grande, et une énigme : pourquoi sourit-elle une fois déportée à Auschwitz, camp de concentration et d’extermination ? Après avoir réalisé un web documentaire, la BD permet de poursuivre la transmission de son vécu tragique, à travers une enquête précise et captivante, des historiens aux lieux de mémoire en passant par le centre d’animation historique et les archives départementales. Lisette revit sous les traits sensibles et justes de Renan Coquin, dessinateur breton dont c’est le premier album.

Après avoir lu une fiche bibliographique assez succincte sur Marie-Louise Moru, dite Lisette, Stéphanie Trouillard commence par rencontrer des témoins de son passé. Avec beaucoup d’émotions, les passeurs de mémoire et rescapés racontent. Lisette a été arrêtée pour avoir déposé un bouquet de fleurs sur la tombe de soldats anglais : « une terrible sentence pour un si petit geste ! » s’exclame la journaliste. Nous partageons son indignation, d’autant plus que la jeune fille a été dénoncée… Avec quelques amis, dont Louis Jules, ils distribuaient quelques tracts ou messages, et tenaient une liste de ceux qui travaillaient pour les Allemands. Certains ont pris peur et choisi la délation. Les maisons de Lisette et Louis sont rapidement fouillées. Une croix de Lorraine, symbole de De Gaulle, est retrouvée, les deux adolescents arrêtés, interrogés, et transportés à la prison de Vannes, puis au fort de Romainville. Lisette fait la connaissance de prisonnières qui lui sont solidaires, elle est si jeune ! Elle écrit à sa famille, demande un paquet pour faire du troc, garde espoir.

Le 23 janvier 1943, à la gare de Compiègne, elle monte dans l’un des derniers wagons à bestiaux d’un funeste convoi, dit des 31 000, avec 229 autres femmes et plus de 1 563 hommes. Il s’agit du seul convoi de résistantes à destination d’Auschwitz. À leur arrivée le 27 janvier 1943, elles reçoivent chacune un matricule compris entre les numéros 31 625 et 31 854, ce qui donne plus tard son nom au convoi. Les wagons des hommes sont partis vers un autre camp. Elle ne reverra plus son Louis. Image forte en pleine page, celle de l’entrée des femmes dans le camp chantant haut et fort la marseillaise. Après l’humiliation de la désinfection, des cheveux coupés ras, des vêtements souillés de bagnards, elles découvrent l’enfer. Mais d’abord, chacune est prise en photo. Il faut rester courageuse et fière, leur montrer qu’ils ne pourront pas les briser. Alors Lisette sourit. Elle meurt quelques semaines plus tard, de dysenterie, à l’infirmerie.

Le scénario est construit sur un bel équilibre : d’une part un intéressant travail journalistique où chaque pièce du puzzle est mise à jour, d’autre part une immersion réussie dans le passé douloureux de notre héroïne et de son compagnon. Le dessin est précis, les traits fins, les tonalités grises, le découpage travaillé. Le lecteur appréciera également la typographie soignée, des correspondances retrouvées, très touchantes, aux plaques commémoratives. Et c’est le visage de la jeune femme que l’on retient, lisse et doux. Ses beaux yeux bruns vont passer de la bravoure à l’inquiétude, puis à l’effroi… La fin de Lisette puis de Louis est évoquée avec franchise et délicatesse, avant qu’ils soient réunis grâce à la juxtaposition de leurs photos. Deux innocents, trop jeunes pour mourir.

C’est peut-être le seul livre qu’un jeune breton lira sur Auschwitz, sur la résistance, et sur la force des femmes, car il aura été sur les rayons de sa médiathèque. Alors que la guerre est de retour, de l’Europe au Moyen-Orient, que des relents fascistes se font sentir de l’Allemagne aux États-Unis – et même en France, que les femmes résistent autant que possible de l’Iran à l’Afghanistan, continuer de se souvenir et de transmettre l’énergie et les valeurs des militants qui se sont sacrifiés est salutaire. Et continuer de sourire, pour que la haine ne gagne jamais.

Chronique de Mélanie Huguet – Friedel

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