Il y a des livres qui font des centaines de pages, mais qu’on ne lâche pas avant la dernière. Le roman graphique américain Enfin je vole!, traduit aux éditions Marabulles, est de ceux là. Car Eugène Bullard, dont c’est la biographie, n’a pas seulement été pilote dans l’armée française durant la Première Guerre Mondiale, ce qui en fait déjà un pionnier. Il a été le premier Noir à accéder à cette fonction. Il a pourtant grandi dans l’État américain de Géorgie ! Vous devez vous demander comment il a atterri en France puis dans les tranchées, et ce dès 1914. Les auteurs font bien plus que répondre à cette question en nous retraçant son histoire. Ils dépeignent une fresque sociale et historique, depuis la condition des Noirs sous la ségrégation, conduisant à la fuite, à la dureté de la Grande Guerre. Mais ne vous attendez pas à un récit long, triste et ennuyeux. Au contraire, l’expérimenté scénariste Ronald Wimberly a concocté une histoire forte, pleine de surprises ; et le brillant dessinateur Brahm Revel l’a traduite en planches très vivantes et terriblement efficaces. Un coup de cœur que je conseille vivement !
Être un enfant Noir dans l’Amérique des années 1900, c’est connaître l’effroi, se cacher avec sa famille pour survivre, vivre des humiliations profondes, le choc des lynchages et pendaisons… Quand la colère laisse place à une peur panique, celle d’être tué à cause de sa couleur de peau, le jeune Eugène décide de prendre la fuite. Des gitans le prennent sous leur aile, et le frêle moineau s’avère un étonnant dresseur face à un cheval indomptable. Le garçon a une sacrée force de caractère, et il en faut pour se frayer un chemin dans la grande ville d’Atlanta, rejoindre la côte, embarquer clandestinement sur un navire, être débarqué en Angleterre et se faire son trou… Le métier de cible est des plus dégradant… Une anecdote parmi d’autres sur une époque qui paraît bien lointaine, et pourtant le racisme ordinaire est encore présent lorsqu’il narre son histoire à son patron en 1959. En effet, sans une panne d’ascenseur, aurait-il eu l’occasion de lui raconter ? Revenons à la fin de la Belle époque. Eugène aime la boxe, il est doué et obtient vite un premier combat. Sa passion l’envoie en France, destination dont il rêvait ! Libre, il respire… Alors lorsque l’Allemagne déclare la guerre à la France, il se mobilise pour la servir. Blessé à Verdun, inapte pour l’infanterie, il postule dans l’aviation. La réalité dépasse ses espoirs… Plus libre que jamais, il devient ainsi le premier pilote noir de l’Histoire. « Vertigineux ! »
En optant pour une colorisation simple déclinant trois couleurs, le blanc, le beige et le noir, le dessinateur nous offre à la fois clarté, simplicité, et saisissants contrastes. Les regards zoomés impriment nos rétines et en disent long sur l’étendue des émotions traversées par les personnages. Le trait est spontané, structuré, réaliste. La reconstitution historique, fidèle, à chaque étape. Le dénuement de la famille se lit dans les rares accessoires présents : boîtes de sardines, riz et veste rapiécée. Les gitans offrent une douce parenthèse, avant la traversée de champs de coton et la ville aux espaces nettement séparés, rabaissant systématiquement les non-blancs. L’ambiance maritime est réussie, gros bras, jeux de carte, grosses caisses en bois… Puis le nombre de cases se multiplie, pour mieux partager la vitesse des combats de boxe. Pas de répit pour les combattants ! Le Paris de 1913 semble romancé tant il apporte de la sérénité, parterre de fleur, parcs harmonieux, agréables terrasses et serveuse souriante. Les pages suivantes n’en sont que plus terrifiantes. Dans une explosion d’onomatopées, sol et ligne d’horizon sont déstructurés, hommes et chevaux sont happés, et certaines situations ne font tout simplement pas sens tellement l’horreur est grande. Par chance, notre héros s’en sort – avec les honneurs, et c’est par un de ces délicieux dialogues qui animent la BD – autour d’un pari – que M. Bullard, le moineau, rejoindra vaillamment le ciel.
Le 22 décembre 1959, E. Bullard raconte son histoire dans une émission de la NBC. Soixante-cinq ans plus tard, la narration n’a pas pris une ride et fonctionne parfaitement dans ce format dessiné. Cette BD est un succès critique – mérité. Il faut dire qu’elle est de ces aventures qui ont une saveur universelle. Par les temps qui courent, que sa belle couverture, mettant en valeur le profil du soldat, soit bien mise en évidence dans les lieux de culture !
Chronique de Mélanie Huguet-Friedel.


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