Psycho investigateur l’intégrale

Psycho investigateur « Psycho investigateur – l’intégrale » de Benoît Dahan et Erwan Courbier, sortie en octobre 2023 aux éditions Petit à petit, est une BD atypique sur bien des plans, et c’est pour cela qu’on l’apprécie autant. Atypique d’abord par l’originalité du protagoniste, Simon Radius, un enquêteur psychanalyste disposant d’un super-pouvoir. Il peut en effet voyager dans les souvenirs et l’inconscient de ses patients, au cœur d’investigations policières où son expertise est sollicitée – mais pas toujours officiellement reconnue -. Atypique aussi par l’originalité de la mise en page, expérimentale et ingénieuse, dont les lecteurs/lectrices de Dans la tête de Sherlock (dessiné par le même Benoît Dahan et publié chez Ankama) reconnaîtront probablement les origines. Atypique enfin par son incroyable parcours éditorial, réunissant 4 histoires produites sur une période de 20 ans, que nous raconterons à la fin de cette chronique (#teasing). Commençons donc par le scénario. S’il s’agit d’une série policière – avec des meurtres et des disparitions étranges – elle est colorée d’une touche de fantastique, puisqu’on y suit un psychanalyste aux pouvoirs surnaturels. En effet, quand Benoît Dahan et Erwan Courbier se sont rencontrés après le lycée, ils étaient fans de comics. Pas étonnant donc qu’ils aient choisi d’attribuer un super-pouvoir à Simon Radius, qui sans cela, avec son pantalon de velours et son gilet en laine sans manche, serait probablement bien moins intrigant. Là où le scénario est puissant sur une série aussi longue, c’est qu’en plus de l’enquête propre à chacune des 4 parties, on voit évoluer en parallèle l’histoire personnelle du héros. En effet, lui-même est traversé par des souvenirs et des trous de mémoire qui sont sources d’intrigues, et sur lesquels il travaille en s’auto-hypnotisant (mais est-ce là la meilleure des thérapies ?). Du côté du dessin, comme Benoît Dahan a entamé les croquis de la première histoire en 2003, et finalisé la dernière case de la quatrième histoire en 2017, son style a progressivement évolué, comme la mise en page. Ceci dit, cette dernière était originale dès la première histoire, « Les fantômes de la culpabilité ». Le découpage s’émancipait déjà de la classique grille de cases rectangulaires pour proposer des formes sur mesure, collant beaucoup plus au scénario. Mais c’est vraiment dans la dernière histoire, « L’héritage de l’homme-siècle », que ce découpage parvient à sa forme la plus aboutie. On y trouve ainsi des doubles-pages dans un château, où le sens de la lecture se suit avec le déplacement des personnages à travers couloirs et escaliers. On y trouve aussi des souvenirs dessinés dans des spirales rayonnantes, aux branches desquelles le héros doit s’accrocher pour pénétrer l’inconscient de ses patients. Et à chaque fois, si ce découpage peut surprendre, il est totalement cohérent avec la scène dans laquelle on plonge. Les codes de la mise en cases explosent donc, et les codes des couleurs quant à eux sont particulièrement travaillés : chaque scène a sa palette. Ainsi, la lectrice, ou le lecteur, peut voyager dans deux univers : celui qui est conscient et réel, et celui issu de l’inconscient des personnages, irréel. Dans ce dernier, on rencontre par exemple des monstres tentaculaires, des personnages empruntés à Jules Verne ou Charles Perrault, et des paysages exotiques. Parmi les scènes « cultes » de cet univers, on peut mentionner les combats de Simon Radius contre les super-vilains de l’inconscient, particulièrement léchés dans leur réalisation. Dernier point intéressant concernant les conséquences du scénario sur la mise en page et le dessin : dans la quatrième histoire de l’intégrale, Benoît Dahan expérimente des principes de narration originaux comme la transparence du papier (qu’il réutilisera plus tard pour dessiner Dans la tête de Sherlock). Enfin, on vous avait promis de vous raconter le parcours éditorial épique de cette intégrale sortie en octobre 2023 aux éditions Petit à petit. Cette dernière regroupe 4 parties, parues séparément sur une période de 12 ans, de 2005 à 2017. L’histoire de ces 4 parties relève de la légende (ou du cauchemar ?), puisque plusieurs des maisons d’édition qui avaient publié les parties les plus anciennes ont depuis mis la clé sous la porte. Et c’est pour cela que cette intégrale est une excellente initiative, permettant de réunir les 4 histoires en leur donnant une vraie cohérence. De plus, sa couverture est magnifique, avec une clé découpée invitant le lecteur, ou la lectrice, à se plonger dans le récit. L’utilisation de la couverture en découpe existait déjà à la parution des premières histoires ; mais elle prend encore plus de sens en ouverture de cette intégrale. Car une fois qu’on a tout lu et qu’on regarde à nouveau cette couverture, on y repère énormément de détails qui sous-tendent le scénario, de la première à la dernière histoire, et cette clé découpée prend un autre sens ! Enfin, comme cette intégrale du « Psycho investigateur » est un très bel objet au-delà de sa couverture, elle pourra obtenir une place de choix dans votre bibliothèque.

Chronique de Maryse Broustail.

© Petit à Petit, 2023.

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