L’homme qui voulut être roi

L’écrivain Rudyard Kipling, fin observateur de la nature humaine, est décédé le 18 janvier 1936, il y a 88 ans. Célébrons l’auteur du « livre de la jungle », grâce à l’adaptation BD éditée par Glénat d’une autre de ses œuvres : « L’homme qui voulut être roi ». L’histoire intrigue, est-elle vraie ? Deux amis anglais décident, au XIXe siècle, que l’Inde est trop petite pour eux, et qu’ils vont devenir rois du Kafiristan (nord-est de l’Afghanistan)… Mais personne n’est jamais revenu de cette province montagneuse difficile d’accès. Le scénariste Jean-Christophe Derrien a su mettre en avant les dialogues, subtils ; et Rémi Torregrossa traduit en superbes images, vivantes et hautes en couleurs, cette quête aussi curieuse que démesurée. N’hésitez pas à vous plonger dans ce scénario aussi dépaysant qu’original !

Kipling est journaliste anglais, travaillant à Lahore au sein du vaste empire britannique. Croisant deux aventuriers qu’il juge peu scrupuleux, il les signale aux autorités. Quelle n’est pas sa surprise de les voir débarquer dans son bureau avec autant d’aplomb que de désinvolture : « nous pourrions avoir besoin de cartes et de conseils, et un cigare ne serait pas de refus ! ». Les deux compères ont une idée précise en tête : conquérir le Kafiristan, en établissant un contrat bien spécifique : devenir roi ensemble, ne toucher à aucune boisson ni aucune femme, se conduire avec prudence et dignité. Daniel Dravot a l’âme d’un meneur, il arrive à s’imposer et pacifier la région. Peachey Carnehan va finalement le seconder, avec plaisir. La contrée aux 32 idoles réserve bien des surprises, de la richesse des rencontres, et des ressources, à des chefs initiés à des rudiments de franc-maçonnerie. Daniel décide donc de fonder une loge et d’en devenir grand maître. Il passe alors pour un dieu auprès de son peuple, alors que la mascarade est avant tout une mise en scène théâtrale. Son audace ne s’arrête pas là, il se rêve en empereur, et décide et de se marier. Il ne connaît pourtant que quelques mots de leur langue, n’a pas assimilé les subtilités de la culture locale, n’obéit que vaguement aux valeurs maçonniques et universelles. C’est une femme, désignée pour devenir épouse, qui mettra fin aux superstitions, et conduira à la débâcle du roi.

Le dessinateur nous offre une délicieuse plongée dans un univers foisonnant et coloré. Chaque planche est déclinée dans une palette de teintes appropriées et harmonieuses, avec de judicieuses associations (violet et orange, gris et roux, vert et beige, etc.). Il ne manquerait plus qu’une touche de fard pour rehausser certains teints cirés, et profiter pleinement de cette colorisation qui est par ailleurs un régal. Le découpage est de plus bien ficelé : dynamique, variant la taille des cases et incorporant des zooms en vignettes, jouant des champs et perspectives pour accentuer les effets de grandeur. Le dessin détaille avec précision les foules indiennes, l’environnement encore sauvage où même un tigre peut faire son apparition, les animaux indispensables aux expéditions, le patrimoine architectural… Lorsque Kipling nous ouvre les portes de son bureau, la reconstitution de celui-ci est entière – fauteuils, cartes et affiches, lampes, objets locaux, ventilateurs, jusqu’à la plume grattant le papier. Il faudrait également parler du soin apporté aux tenues – typiquement anglaises, locales ou royales et flamboyantes ; de certains passages aux allures de conte de fée, jusqu’au rêve d’un retour triomphant à Londres… Mais, sous un magnifique crépuscule, c’est la chute du roi qui se matérialise physiquement lors des pages finales, très fortes.

Finalement, cette belle aventure nous fait voyager loin dans le temps et l’espace tout en restant étonnamment actuelle. Elle nous narre avec une classe toute britannique une intrigue prenante, dont les dessins valent le détour. Le mythe de l’homme qui veut devenir roi, satisfaire sa réussite personnelle et se brûle les ailes tel Icare traverse les siècles et demeure pertinent ! Tout comme la mise en lumière de l’impossible colonialisme s’imposant brutalement…

Chronique de Mélanie Huguet – Friedel.

© Editions Glénat, 2023.

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