BARTLEBY, LE SCRIBE: Une histoire de Wall Street

Il était une fois à Wall Street … Bartleby, un jeune homme dont le comportement plus qu’étrange allait perturber et bouleverser la vie du notaire qui venait tout juste de l’employer. José-Luis Munuera s’est approprié avec brio la nouvelle mythique d’Herman Melville dans l’album Bartleby le scribe, une histoire de Wall Street paru aux éditions Dargaud. « I would prefer not to » … Ce leitmotiv du jeune employé a fait couler beaucoup d’encre. Mais qui était-il ? Que cherchait-il ? Quelle signification donner à son comportement ? Les interprétations sont multiples et aujourd’hui encore le mystère demeure et c’est à chacun de nous lecteurs de trouver nos propres réponses aux multiples questions qu’inévitablement on se pose.

Notre histoire se passe donc dans le quartier de Wall Street au milieu du XIXème siècle à l’aube de l’ère capitaliste qui telle un rapace allait étendre ses ailes sur le monde. Un notaire, conseiller à la Cour suprême, y a installé son étude consacrée à la copie d‘hypothèques, de titres de propriétés et de valeurs mobilières. Pour ce travail quelque peu routinier mais florissant, il est secondé dans sa tâche par Turkey et Nippers, deux énergumènes chamailleurs, pas toujours très motivés et d’un jeune garçon de courses Ginger Nut. Aussi est-il soulagé quand la ville, accédant à sa demande, lui adresse un nouvel employé, Bartleby qui malgré son mutisme est extrêmement consciencieux et efficace et par son zèle va même entraîner les autres commis aux écritures. Installé face une fenêtre avec pour seul horizon le mur de briques qui lui fait face, séparé du notaire par un paravent qui le place à l’abri du regard mais à portée de voix, jour et nuit, il effectue inlassablement les travaux demandés. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles jusqu’à ce que … « I would prefer not to », ce (non)refus poli mais ferme de Bartleby à une demande du notaire, le premier d’une longue série, ne vienne gripper la mécanique bien huilée et chambouler les rapports et l’existence des deux protagonistes.

De Bartleby, on ne sait rien. C’est un jeune homme mystérieux, mélancolique qui semble porter en lui un grand désespoir. Ne connaissant rien de son passé, ni même de son présent, on ne saura jamais quelles sont les raisons qui l’ont poussé à peu à peu renoncer, se mettre en retrait de la société et même de toute activité humaine ce qui va intriguer et affecter son employeur, la figure même du bon citoyen, qui va ressentir ce qu’il appelle une « fraternelle mélancolie » eu égard à cette fragilité affichée de Bartleby et ne pourra se résoudre à le mettre à la porte de ce bureau dont le jeune scribe a fait son refuge et ne quitte plus du tout. Jusqu’où cela va-t-il les mener ?

Bartleby the Scrivener

C’est en 1853 que parut cette fable prophétique « Bartleby the scrivener », la plus célèbre nouvelle de l’écrivain américain Herman Melville, l’auteur du mythique Moby Dick. Rarement nouvelle n’aura fait couler autant d’encre et donner lieu à autant d’interprétations. Elle a non seulement inspiré de nombreux artistes mais a également été l’objet de nombreuses études sociologiques et philosophiques. Dès 1945, Maurice Blanchot lui consacra un petit texte. Mais c’est surtout dans les années 80 que les philosophes exprimèrent leur fascination : Maurice Blanchot de nouveau, mais aussi Gilles Deleuze, auteur du texte « Bartleby ou la formule » en 1989 et pour terminer Jacques Derrida qui voit dans « l’immense petit texte de Bartelby » l’incarnation du secret de la littérature. Certains y ont vu l’expression du refus de ce nouveau monde de Wall Street qui annonce le capitalisme et la résistance à cette société qui transforme l’homme en machine. D’autres une sorte de burn out, métaphore de la dépression dont souffrait alors Melville ou l’écho de sa relation impossible avec l’écrivain Nathaniel Hawthorne, avec lequel il avait entretenu une amitié profonde et passionnée mais à laquelle l’auteur de « The Scarlet letter » venait de mettre un terme. Pour d’autres encore, Bartleby est la figure clinique de la mélancolie, du retrait psychotique suite peut-être à une blessure psychologique… La liste est longue. L’intrigue a été de nombreuse fois adaptée au théâtre et même transposée à Paris dans les années 70 dans le film de Maurice Ronet avec Michael Lonsdale et l’époustouflant Maxence Mailfort dans le rôle-titre. Il était temps que le 9ème art s’en empare et la mette aussi à l’honneur.

De la résistance passive à la désobéissance civile

Tout en gardant l’ambiguïté du texte, le dessinateur et scénariste espagnol José-Luis Munuera va privilégier la piste de la résistance passive allant même jusqu’à faire clairement référence à la désobéissance civile en reprenant dans une sorte de prologue des extraits de l’essai d’H,D. Thoreau intitulé « La désobéissance civile » paru quatre ans avant la nouvelle. Or, si Melville emploie bien les termes de résistance passive, à aucun moment il n’est question de désobéissance civile. Ce choix du bédéiste entrant en résonance avec l’époque actuelle va l’amener également à modifier la fin du récit, l’auteur américain ayant donné un embryon d’explication psychologique que José-Luis Munuera va occulter en apportant une réponse en cohérence avec sa propre vision.

L’artiste confirme ici, si besoin est, son indéniable talent de metteur en scène. Le manque total d’action étant l’essence même de la nouvelle, c’était une véritable gageure de l’adapter en bande dessinée. Comment retranscrire les pensées et réactions du narrateur, véritable colonne vertébrale de l’histoire ? Le coup de génie du bédéiste a été de faire appel à un procédé amplement utilisé par le cinéma et les séries américaines : le « walk and talk » et cela fonctionne à merveille. Ces déambulations dans New York vont ponctuer et aérer le récit en lui apportant rythme, dynamisme et fluidité. Autre trouvaille : confronter notre narrateur à d’autres personnages portant chacun une thématique qui lui est propre. Ainsi, l’ami (?) entièrement vêtu de noir à l’allure de croque-mort qui paraît sortir tout droit d’un Luke Luke symbolise-t-il la nécessité de se conformer à la société. Avec Margareth, la femme de ménage, notre homme de lois s’interrogera sur son manque d’autorité, sa propre faiblesse. Lors du passage situé à l’église, le sermon du prêtre lui rappellera la morale chrétienne et l’incitera à la compassion…

Une mise en images splendide

Pour cet album, José-Luis Munuera a tout d’abord réalisé le dessin à l’aide de la palette graphique. Après impression, il l’a retravaillé au crayon et à l’aquarelle. La colorisation, elle, a été faite sur ordinateur, une fois toute la lumière et les textures posées. Il faut ici saluer l’extraordinaire mise en couleurs de Seydas, l’éternel complice qui restitue à la perfection l’atmosphère surannée, l’ambiance de ce New York du XIXe siècle fantasmé. Le dessinateur et le coloriste ont opté pour une palette très sobre aux tons déssaturés Et on glisse en douceur de l’ocre sépia des scènes de rue au vert orangé de l’étude, au gris bleuté des communs de l’immeuble, au bleu vert de New York sous la pluie ou sous la neige en se perdant dans la brume sans rupture aucune. C’est magnifique ! Le trait quant à lui est précis et élégant. Contrastant avec le côté vaporeux du décor, les personnages cernés de noir se détachent et sont d’une grande netteté. Le traitement caricatural des seconds couteaux reflète bien le côté ubuesque de leur comportement déjà présent dans la nouvelle de Melville.

Un excellent travail éditorial

L’objet livre très élégant est en totale adéquation avec le récit, cela grâce au remarquable travail du maquettiste Philippe Ghielmetti. Sous la très belle jaquette dont on apprécie encore plus la subtilité une fois la lecture de l’album achevée, le mur. Wall Street … the wall … le mur… un mur de briques évidemment, élément essentiel du récit sujet à de nombreuses interprétations au même titre que la fameuse formule. Le vert uni des pages de garde évoque les registres de comptes. La qualité même du papier met merveilleusement en valeur les sublimes illustrations. Un travail d’orfèvre !

Cette impressionnante adaptation très réussie d’un texte qui ne l’est pas moins incite à la réflexion sociologique et politique sur l’obéissance, la résistance et la désobéissance mais pas que. Bartleby demeure ce personnage insondable qui déstabilise le lecteur comme il l’a fait avec le notaire et c’est cela qui fait toute la richesse et la puissance du propos. Le côté philosophique du non-être de Bartelby touche à la profondeur de l’être humain et réveille cette tentation présente au plus profond de nous de refuser d’être « another brick in the wall » et nous retirer du monde. Qui n’y a jamais pensé ?

Chronique de Francine Vanhée

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